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​CHERS OUTRAGÉS, AZUL.

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A l’origine, il y a eu un acte et des déclarations, suivis de réactions en chaîne qui, à leur tour, ont suscité des contre-réactions… un phénomène kabyle quasi absent dans le reste du sous-continent nord-africain. D’aucuns y voient un défaut, voire une malédiction. Pour ma part, j’y vois un trait de caractère salutaire et porteur d’une force phénoménale qui, à terme, imposera une décantation essentielle pour l’émergence d’une société nouvelle, débarrassée de ses freins intrinsèques – caractéristique des peuples dominés – et tournée vers son épanouissement. C’est le propre même de tout peuple qui refuse de sombrer dans les abîmes de l’oubli. Aussi et ayant pris le temps de lire l’essentiel de ces contre-réactions effarouchées, je m’exprime, encore une fois, pour tenter d’aller dans le subtile, à travers certains éléments de langage que partagent relativement ces outragés.    
 Déjà, si cela peut rassurer ces « estropiés » par les réactions qu’ont suscitées les déclarations et autres actes inattendus du chanteur Idir, l’émotion n’est pas une tare, et de l’émotionnel, il y en a de toute évidence partout, chez chacun de nous, y compris dans les faits et gestes des chanteurs et autres politiques. Cela est vieux comme le monde, c’est donc un autre lieu commun. En effet, tout comme beaucoup de Kabyles, je fais partie des gens dont l’enfance a été bercée par « Vava inuva » (Texte de Ben Mohamed), « Essendu » (texte de Meziane Rachid), « A yarrac nnegh » (Texte de Mohya) et par bien d’autres chansons d’Idir. Il faut préciser que, fort heureusement, ces dernières n’étaient pas les seules à nous avoir bercés. D’autres chanteurs et artistes de la même dimension, d’autres plus importants et d’autres un peu moins, l’ont aussi fait par leurs créations, leur interprétation respective et leurs compositions qui ont hissé notre musique, notre chanson à un niveau tel qu’on devenait de fait « engagé » car gênant par le simple fait que le texte chanté ne soit pas en arabe. Idir lui-même l’avait vérifié à ses dépends quand il était encore jeune étudiant, éliminé d’un concours de chant en raison de sa langue Kabyle qu’il vient de sacrifier totalement sur le plateau d’une chaîne ordurière. Certains chanteurs kabyles avaient d’ailleurs succombé au cri des sirènes de l’arabisation en se mettant à chanter, du jour au lendemain, en arabe, souvent par cupidité, par veulerie mais aussi, par le fait qu’ils ont fini par être persuadés que chanter en arabe, c’était le signe d’une ascension sociale. Haine de soi quand tu nous tiens !

 Quand Idir clame dans un journal que nous ne sommes plus dans les années 80 et que beaucoup de choses ont évolué, ce qui, selon lui, devrait nous assagir pour cesser avec « le boycott », c’est-à-dire, avec la lutte, cela ne peut relever, en apparence, que d’une méconnaissance des réalités. En fait, n’étant pas un ignare, Idir connait pertinemment l’oppression gravissime que subit quotidiennement la Kabylie sur tous les plans et la langue kabyle à chaque instant. Nous sommes donc dans une forme de déni dont on ignore pour l’instant les motivations profondes. L’écrivain Boualem Sansal, assénera le lendemain, dans le même canard, ce constat sans appel qui résonne comme une réponse cinglante : « La seule culture qui progresse en Algérie est la culture islamiste… ». 

 Pour autant, toutes les questions que se poses nos amis outragés peuvent être débattues et étudiées, certaines sont pertinentes, d’autres non, d’autres encore paraissent ou coupées de la réalité du terrain ou totalement vaines et ce, du fait que les réponses soient quasi impossibles à avoir, à moins d’être dans le secret des dieux ! Qu’à cela ne tienne, toute réflexion est bienvenue, toute personne doit avoir le bénéfice du doute tout comme le justiciable a le droit à la présomption d’innocence. Après avoir dit cela, d’autres questions tout aussi légitimes se posent et doivent être posées et analysées sereinement, comme : 

(1)- Le fait qu’un chanteur ait bercé notre enfance, voire notre vie, qu’il ait composé de belles chansons qui, en plus du plaisir qu’elle procurent, entretiennent une forme de fierté d’être nous-mêmes… est-ce une raison de se taire quand il commet une déloyauté ou même une bourde qui, vraisemblablement, déteindrait sur notre capacité à nous rassembler autour d’un « Minimum Kabyle », sur notre conscience politique collective, voire sur notre culture et donc sur notre identité ? 

(2)- Au-delà des dessous de table dont nous ignorerons toujours l’ampleur, quand de tels chanteurs apportent, d’une manière ou d’une autre, leur caution pour l’opresseur ou pour son idéologie, donc se positionnent contre nous, se taire ne participe-t-il pas de cette tendance à banaliser les reniements, petits ou grands, qui sont légion durant les 20 dernières années et qui, apparemment, ne semblent pas offenser plus qu’on l’est à cause des réactions qu’ils suscitent naturellement ? 

(3)- Que faudrait-il faire quand il ne s’agit pas que d’une bévue mais carrément d’une injure tendant à diaboliser les siens ? 

(4)- Si l’indulgence est nécessaire et Idir en a bénéficié déjà suite à sa présence dans la délégation de Zidane qui fut invitée et reçue en 2006 par Bouteflika, le bourreau du printemps noir de 2001, soi cinq ans après le carnage de la gendarmerie algérienne, à ce jour impuni, cette indulgence-là peut-elle être conçue d’une manière béate et systématique ? 

(5)- Autrement dit, à quel moment ce pauvre peuple Kabyle qui a rendu plus d’un, riche et célèbre, peut-il enfin jouir de son veto légitime pour dire halte à la mascarade et ce sans qu’il soit toujours accabler de vouloir systématiquement détruire nos « repères » ? 

Au-delà de tout ces questionnements, de tous ces aspects et de bien d’autres encore dont l’énumération, ici et maintenant, serait trop fastidieuse, il faut se rendre à l’évidence que la viabilité d’une culture et d’une identité ne dépend nullement d’une personne, quelle qu’elle soit et quel que soit son apport à cette culture, l’oeuvre ayant toujours une vie à part, dissociée de son auteur, Mammeri n’avait de cesse de répéter ces prolégomènes de la culture savante qui survie au culte de la personnalité et à la sacralisation des idoles, ce qui passe inévitablement par l’égalité des citoyens, de tous les citoyens, devant l’analyse, par tous, chacun avec ses mots, sa sensibilité et son niveau intellectuel propre, de l’acte public. 

 Aussi, on entend souvent cette rengaine : « …il faut protéger les personnalités phares de notre peuple… ». Là encore, n’est-ce pas que cela sous-entend, mathématiquement, une responsabilité plus accrue pour mériter ce statut de « phare » qui est sensé éclairer le peuple, or, éclairer induit une exemplarité à toute épreuve, sinon, le « phare » s’éteint à force de perdre de sa luminosité et personne ne sera incriminé en constatant cette défectuosité. En effet, si le pouvoir algérien, les islamistes de tout poil et tous les anti-kabyles d’Algérie et de « Navarre » profitent allègrement de ces situations dont on se serait passé volontiers, il est totalement irréaliste de croire que ce sont eux les instigateurs de ces prétendus « pièges » qui ne sont, au final, que de fâcheuses situations provoquées par nos personnalités qui, plus est, sont loin d’ignorer l’impact que leurs actes, déclarations, positionnements… induiraient en aval. En d’autres termes, il suffit à ces « phares » de rester dignes et incorruptibles et le peuple ne pourra que s’incliner devant leur grandeur. 

Il n’y a nulle part, une volonté de nuire. La nuisance commence toujours avant la réaction qui est souvent un cri de douleur. 

En définitive, un chanteur qui n’est qu’un chanteur, ne peut pas porter le fardeau d’un projet de société, encore moins peser, par une chanson ou une embarrassante déclaration, voire une abdication, pour changer le cours de l’histoire. A la limite, il serait le seul à en subir l’impact et ce, au grand dam de ses admirateurs authentiques. Or, beaucoup d’entre nous ont développé cette conception qui surdimensionne, à tort, le pouvoir et la force d’un chanteur qui n’a pas investi le terrain de la lutte politique au sens militant du terme. C’est que la Kabylie, fortement immergée dans l’oralité, reste profondément imprégnée par un Kateb Yacine qui avait couronné deux chanteurs, Matoub et Ferhat, en les qualifiant de « maquisards de la chanson » et leurs guitares de « fusils ». Mieux ou pire, cette Kabylie orpheline de Matoub, s’oublie trop souvent à entrevoir le spectre de cet incorruptible galactique, dans chacun de ses chanteurs ; dès lors, la déception ne peut être que garantie et profonde et les réactions à chacun de leur faux pas, plus brutales.

Allas DI TLELLI
28/10/2010

Publié avec l’aimable autorisation de l’auteur. Lien vers la page Facebook