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Ameziane Kezzar: « J’ai la nostalgie de la future Kabylie »

Written by amnay

Allons Kabyles, soyons lucides pour une fois, soyons à l’origine d’un projet ambitieux certes, mais ô combien grandiose pour nous et nos voisins. Les portes de l’Histoire nous seront grandes ouvertes et l’avenir nous sera reconnaissant. Comme dirait Brassens, un bon Méditerranéen, “Il suffit de passer le pont…”

​“Quant à la Nostalgie, moi je n’en ai aucune concernant la Kabylie d’aujourd’hui ni celle d’hier non plus. J’ai la nostalgie de la future Kabylie, de la Nouvelle Numidie de demain. “

Entretien (Avec Mohand Lounaci)

Pour ceux qui te connaissent comme parolier, poète, animateur et auteur du site marenostrumarcadia.org qui écrit essentiellement en kabyle, ce petit recueil de récits peut apparaître comme un retour au français. Est-ce un véritable retour de ton écriture au français ou un décalage entre le temps de l’écriture et le temps de l’édition ? Et question subsidiaire. Tu as écrit ce texte en français, mais on entend une musique kabyle, mâtinée de référence à l’antique, pourquoi avoir choisi la langue française pour parler d’une Kabylie qui n’est plus ?

J’ai choisi d’écrire ce petit recueil en français, car je considère la langue française, comme la langue kabyle, mienne. Elle non plus ne bénéficie d’aucun statut en Algérie. Comme le kabyle, elle est marginalisée et combattue par les tenants du dogme arabo-islamique. Ecrire en français reste pour moi un acte militant. C’est grâce à la langue française que les Kabyles sont encore là. Sans elle, nous ne connaîtrions pas Salluste, par conséquent, nous ne saurions jamais d’où nous venons et qui nous sommes.

La langue française a toujours constitué pour le Kabyle à la fois un bouclier et une arme contre l’arabisation. La langue française protège et guide la langue kabyle. Mouloud Mammeri, un kabyle de culture françasie, a défendu taqbaylit quand Mouloud Kacem, un kabyle de culture arabe, a combattu à la fois taqbaylit et Mammeri. Voilà pourquoi je défends la langue française. Je ne crois pas ceux qui nous expliquent que la langue n’est qu’un instrument de communication. Non, la langue est un vecteur d’idées et de valeurs. Je ne crois pas non plus ceux qui disent que toutes les langues se valent. Elles se valent peut-être dans les définitions neutres des linguistes – qu’ils expriment sans conviction d’ailleurs durant leurs cours pour ne pas choquer leur public-, mais ils savent très bien qu’elles sont différentes au niveau du savoir : il y a des langues savantes et des langues non-savantes, il y a des langues riches et des langues pauvres, comme dans tous les domaines. Tous les hommes et les femmes qui ont contribué à faire connaitre la culture kabyle sont sortis de l’école française : Boulifa, Feraoun, Mammeri, Djaout, la famille Amrouche, Chaker, Aït Ahmed, sans oublier la génération Vava Inouva, à leur tête Idir, Ferhat, Amar Mezdad, Menad, Muhend U Yehya, Hend Sadi, Said Sadi, Hadjira Oulbachir, Djurdjura et beaucoup d’autres. Tout ce beau monde était francophone. C’était une période riche en production dans les deux langues, français et kabyle. La décennie 70 reste probablement la plus belle sur le plan culturel. Une génération d’universitaires qui ont réussi à écrire et faire penser la culture kabyle, à la mettre en perspective, à lui donner une visibilité et à la rendre vendable.

Ce foisonnement culturel a débouché sur le printemps kabyle ou berbère, appelez-le comme vous voulez, historique certes, mais cela a changé la physionomie du mouvement. Nous sommes passés de la production littéraire à la revendication politique. La scène a changé d’acteurs, nous ne cherchions plus la parole des écrivains et d’autres artistes, mais plutôt celle des militants politiques qui nous ont condamné depuis à des rites politiques faits de célébrations, de grèves, de manifestations, de déclarations et de condamnations. Ce qui, peut-être, a poussé certains acteurs culturels à quitter la scène. Tout ce qu’une chanson comme Vava Inouva a fait pour la culture kabyle et la conscience par les Kabyles de leur identité, de leur histoire, mais aussi de leur avenir, aucun militant politique n’a pu l’accomplir par le discours ou les actes.

Tu veux dire qu’après 80, la dimension politique a pris le dessus sur le renouvellement des formes artistiques commencées dans les années 70 et qu’on est tombé dans une sorte de combats de slogans pour faire reconnaître une culture qui avait besoin de vivre, de se revivifier, et pas d’entrer dans des institutions sclérosantes?

Oui c’est ça, mais il y a la langue française qui avait été le moyen de ce renouveau, ou du moins la formation qu’offrait cette langue à cette époque. Or les tenants de la politique ont vu les choses autrement au nom de l’Algérie algérienne fantasmée une et indivisible. Ces hommes et femmes politiques, encartés officiellement dans des partis d’obédience démocratique, ont abandonné, contre leur reconnaissance, beaucoup de leurs rêves. Ils sont passé du jean à la cravate, ils ont, comme les cochons d’Orwel, commencé à dormir dans des draps blancs et à s’exprimer dans la langue du pouvoir, en l’occurrence l’arabe, à fustiger les esprits libres qui refusent de les rejoindre. Puis, pour faire reconnaître tamazight au pouvoir algérien, ils ont sacrifié la langue française, tant et si bien qu’à la fin, non seulement ils n’ont pas eu la reconnaissance de tamazight, mais ils ont perdu à jamais la langue française. Cette langue, ils ne l’utilisent aujourd’hui que pour convaincre les Kabyles encore hostiles à l’arabisation. Ils vivent généralement à Paris, envoient leurs enfants à l’école française, et disent en français à leurs frères de Kabylie que la langue arabe n’est pas un problème, qu’elle est même une richesse.

La Kabylie doit renouer avec la langue française. La langue kabyle, que je chéris et que je travaille, dans l’état actuel des choses, est quasiment morte. Elle n’est bonne que pour pleurer. Comme dirait Jean Amrouche : “J’écris en français, mais je ne peux pleurer qu’en kabyle” – une phrase terrible! Voilà à quoi est réduite la langue kabyle. Jean Amrouche, au moins, avait la langue française pour écrire. Et nous ? La langue kabyle a besoin de temps et de beaucoup de travail pour pouvoir discuter d’égal à égal avec les grandes langues. Nous devons la renouveler, la dépoussiérer, la laïciser, la gréciser et la latiniser, enfin, la réinventer. D’ici là, nous devons recourir à la langue française, la langue de l’élégance, du savoir et de la nuance.

Il est connu de tous que les langues constituent une épreuve de force. N’essayez pas de parler aux responsables algériens en arabe, ils le connaissent mieux que vous; n’essayez pas de leur parler en kabyle, ils ne vont même pas vous écouter: en revanche, parlez leur en français, vous verrez, même s’ils vous traitent de Hizb fransa, ils le feront par complexe d’infériorité. Nous avons vécu de ces expériences édifiantes en la matière. Quand un gendarme t’arrête, si d’aventure tu lui réponds en kabyle ou en arabe, tu verras : il te rira au nez tout en te prenant pour un âne. Si tu lui réponds en français, il va s’énerver en pensant que tu le prends pour un âne. C’était sans doute pour conjurer le mépris et l’arrogance de la noblesse romaine que Juba II, roi numide, s’est mis à la langue et la culture grecques au point d’être considéré par Plutarque comme “le plus grand des historiens grecs”. Vous voyez bien que la langue est loin d’être un simple outil de communication. C’est un outil de domination.

Pour finir, je voudrais raconter une anecdote. Je regardais à Azazga, durant les années 90, “Bouillon de Culture” de Bernard Pivot. Il avait dit ce jour-là, tout au début de l’émission, qu’un taxi kabyle qui l’avait déposé devant le lieu de l’émission, lui a récité sur le chemin “Le dormeur du Val” de Rimbaud. Monsieur Pivot n’arrêtait pas de couvrir d’éloge ce chauffeur de taxi kabyle. C’est aussi cela la langue française. Elle nous permet de discuter avec les autres et parfois pas des moindres. Parler avec Bernard Pivot est déjà un exploit, mais le séduire, c’est l’ivresse. Seule la langue française a pu permettre cela.

Nous Kabyles devons faire comme les Canadiens, créer la Ligue des droits du français et du kabyle : une organisation dont la mission est de défendre les deux langues en Kabylie. Les Kabyles sont francophones, ils ont le droit d’adhérer à la francophonie. Ca sera le meilleur hommage à rendre à Feraoun et Mammeri, pour ne citer que ces deux-là. C’est grâce à cette langue que nous les avons connus et qu’ils ont fait connaître la Kabylie. C’est la langue française qui les a faits. Ne soyons pas ingrats vis-à-vis de la langue et la culture française. Comme dirait Idir : “Nous avons fait la guerre au Genéral Massu, pas à Victor Hugo”.

De plus, en tant que Kabyle, je discute plus avec les Francophones qu’avec mes “concitoyens” Arabophones. Pourquoi n’ai-je pas ma place dans l’organisation internationale de la francophonie ?

Ca c’est pour le côté politique. Il y a aussi que cette langue nous permet d’illustrer nos propos avec des mythes et des légendes notamment grecs et latins. Inscrire toute histoire et tout récit dans un contexte littéraire universel. Heureusement que la langue française est là. Sans elle, comment avoir accès à la culture grecque et latine. N’oubliez pas que l’école algérienne nous a privés de deux périodes culturelles charnières : l’âge classique athénien et la renaissance italienne. Ignorer ces deux périodes importantes dans l’histoire de l’humanité, c’est prendre le risque de s’exclure de l’universel et des humanités et de se condamner à l’ignorance et l’isolement.

 

Pourquoi ce titre “La réserve kabyle” ? Car certains y voient déjà comme une injure à leur irrédentisme légendaire ?

Après l’humiliation subie par la Kabylie face à l’armée algérienne en 1963, je crois que les Kabyles ont compris une fois pour toutes qu’ils ne seraient jamais en sécurité. Ce sentiment les a confinés dans leur espace villageois, il n’y a que là qu’ils se sentent vraiment bien. Au delà du village, c’est un autre pays, un autre territoire qui leur est hostile, plein de militaires et où l’on ne parle pas kabyle. Je me souviens de ces années-là, les Kabyles avaient moins peur d’aller en France que dans une quelconque ville d’Algérie. Pour les jeunes qu’on appelait sous les drapeaux, c’était infernal. Leurs familles et amis se séparaient d’eux comme s’ils allaient mourir.

Même si les militants du parti au pouvoir et les anciens maquisards essayaient de nous rassurer, les villageois faisaient semblant de croire, mais en vérité, aucun ne les croyait. Ils ont vu l’armée algérienne à l’oeuvre et quelque chose a rompu définitivement entre eux et ce pays que leurs parents et proches ont libéré en sacrifiant leurs vies. Mais pour le petit garçon, notre narrateur, c’est la “Dolce Vita”. Sa petite tête a transformé la défaite en victoire. Il pensait vraiment que son village était une puissance de feu, que toute l’humanité voulait l’envahir, qu’il a chassé en un laps de temps la France et l’Algérie… C’était sa vie d’enfant pleine de rêves et de fantasmes.

C’est beaucoup plus tard, en sortant et en s’éloignant du village, qu’il comprit comme la chèvre de Monsieur Seguin que son village était petit. Il était content de découvrir les territoires bordant le village, tout en sachant qu’ils étaient peuplés de loups. C’était la période de l’Académie berbère, le début de la berbérisation des esprits en Kabylie où le cri de ralliement était “vive la liberté”. Des militants, même jeunes, se préparaient à la libération de l’Afrique du Nord, la terre de leur Père Massinissa qui leur dit un jour : “L’Afrique aux Africains”.

Le combat donc était enclenché dans chaque village entre les pro-Algérie et les nouveaux révolutionnaires qui ne tardèrent pas à réviser leur rêve à la baisse, à cause d’une élite kabyle de gauche, fraîchement sortie de l’université, qui nous ont détourné de notre rêve de libérer l’Afrique du Nord, pour nous consacrer juste à une petite révolution pour faire tomber les dictateurs d’Alger. Nous sommes donc passé du Berbérisme de guerre au communisme révolutionnaire. On commençait même à traiter d’extrémistes ceux qui ont refusé de renoncer à l’Afrique du Nord berbère.

Le communisme obligeant, nous nous sommes encore une fois égarés dans une lutte contre le système comme nos intellectuels nous l’avaient expliqué. Ces intellectuels nous ont appris que les Arabes étaient des anciens Berbères, que les humains sont tous frères, que nous les Kabyles sommes avec tous les peuples qui combattent l’injustice et le colonialisme.

C’était le discours politique qui accompagnait la production littéraire révolutionnaire de l’époque. Cela a duré jusqu’en 1980. Année où nos étudiants kabyles, qui se disaient Algériens, ont tenté vainement de faire reconnaitre au pouvoir algérien la reconnaissance de la liberté d’expression et celle des langues populaires.

Là aussi, le reste du pays a isolé la Kabylie, qui resta repliée sur elle-même ou si tu veux, confinée dans sa petite réserve. Voilà pourquoi j’ai donné le titre de “Réserve kabyle” à mon ouvrage. C’est vrai qu’il contraste beaucoup avec ce que nous entendons d’habitude, car dès qu’on prononce le mot Kabylie, il est tout de suite suivi de “Belle”, de “bastion de démocratie” , de “terre laïque”, de “rebelle”…

Certes, le mot “réserve” fait peur, car on pense tout de suite à la “réserve indienne” ou “animalière”. Non, ma “réserve kabyle” ne fonctionne pas comme les deux susdites. Ma “réserve kabyle” est un espace naturel des Kabyles, non un lieu attribué ou alloué. C’est un lieu où le Kabyle tire ses forces, ses chants, ses histoires…. C’est aussi la retraite du guerrier… Le Kabyle est certes loin des centres de décisions, mais il n’a pas encore dit son dernier mot. D’autant plus qu’aujourd’hui, le Kabyle se rend compte qu’il n’a que ça comme terre, et il veut en faire son paradis, sa terre d’élection.

Tu as choisi de rassembler différents types de textes : autobiographiques, anecdotes, saynètes. J’aimerais revenir sur le premier texte, intitulé “Mon village”. Il est clairement autobiographique, mais tu as préféré raconter les choses à travers les yeux d’un petit garçon, qui pourrait être n’importe quel petit garçon kabyle de cette époque. Est-ce de la pudeur de ta part ? Autre question annexe, on ne peut manquer à la lecture de ton livre de penser à Jours de Kabylie de Feraoun, est-ce une référence assumée de ta part ?**

Un jour, au milieu des années 80, les jeunes de mon villages se sont réunis pour discuter d’un projet de livre sur l’histoire de notre village. C’était vraiment une riche idée. Hélas, le projet a été vite enterré car les témoignages, notamment sur la guerre, risquait de réveiller certaines vieilles rancunes entre les familles du village.

Quelques années plus tard, l’idée m’est venue de faire un témoignage, mais strictement littéraire. De toute façon, je ne pouvais pas faire autrement, je n’ai pas vécu la guerre, voilà que je me sentais déjà libéré de cette question qui fâche encore.

J’ai commencé donc, durant les années 90, à prendre des notes.

J’ai évité beaucoup de choses. Nommer les gens, les lieux. Je fais en sorte que chaque Kabyle, qui était enfant à cette époque-là, se reconnaisse dans mon récit. Ce qui a motivé ma démarche c’était bien entendu le manque d’écrits concernant la vie dans nos villages durant les années 60 et 70. C’était la même période aussi que j’ai relaté dans mes adaptations des textes de Brassens. C’est en cela que les oeuvres de Brassens m’ont beaucoup aidé à rédiger mon texte. Je me suis inspiré beaucoup de ses petites histoires peuplées de faux héros et de gens simples. Il y a un peu l’esprit de Brassens dans la “Réserve kabyle”, notamment la vision de la guerre, des voyages, de la vie champêtres etc.

Je suis un inconditionnel de Feraoun. Il racontait comme personne sa Kabylie dans laquelle tous les Kabyles se reconnaissent, comme ils se reconnaissent dans les oeuvres d’Idir et de Muhend U Yehya. Ces auteurs, en les écoutant et en les lisant, me font encore voir les couleurs et sentir les parfums de Kabylie. Il me font revivre les jours heureux et m’inspirent par leur grandeur d’âme et la pureté de leur amour pour la Kabylie.

Revenons à Feraoun, j’ai lu presque toutes ses oeuvres, depuis le lycée, excepté, comme par hasard, “Jours de Kabylie”. Cela dit, Il reste pour moi une grande référence.

Ton style se caractérise par une certaine forme de décalage et d’ironie. Tu sembles prendre plaisir à emprunter les chemins de traverse et à manier l’oblique, ce qui fait que ton propos semble moins anodin qu’il n’y paraît. Y a-t-il un message à entendre dans ces textes ?

Voilà un exercice que je ne maîtrise pas du tout. Je ne sais pas parler de ce que je fais. Je préfère laisser cette question aux critiques, s’il y en a que ça intéresse bien entendu, ils sauront répondre mieux que moi.Dans tous ces récits il y a une dimension théâtrale. En quoi cette dimension est importante pour toi ?
Le théâtre est peut être l’art qui met le mieux en perspective les sociétés. Depuis les Grecs, qui l’ont utilisé pour des objectifs divers, parfois culturels parfois politiques, tous les grands peuples ont continué dans cette voie : les Romains, les Italiens par la suite, les Anglais, les Français… Le théâtre n’est pas un choix anodin. Même les philosophes grecs ont choisi cette forme pour véhiculer leurs idées : des espèces de banquets où chaque philosophe joue un rôle, interroge, répond, doute, confirme, infirme… un lieu d’échange et de dialogue.

Je me souviens, les années 90, quand notre association organisait parfois des soirées de théâtre sur la place du village, en plein air, tout le monde venait y assister. On aurait dit qu’on se trouvait dans une province grecque ou romaine. C’était beau. Il ne manquait que le lieu, c’est à dire un théâtre avec une scène et des gradins. Je me suis rendu compte de la magie de ces nuits en assistant quelques années plus tard, à deux reprises, au festival de théâtre vers fin juillet, qui a lieu à Epidaure, dans le Péloponnèse. Figure-toi que cet immense théâtre m’a fait penser à ces soirées théâtrales que j’ai vécues au village. Un théâtre qui s’ouvre sur une montagne qu’on distingue à peine la nuit. Alors que les comédiens jouaient “Andromaque” au milieu des chants de rossignols, des cris de grillons, et parfois le vol d’une chauve-souris devant la scène, attirée par les lumières des projecteurs. Magique !

Des théâtres comme celui d’Epidaure ou presque, nous en retrouvons dans tout le monde gréco-romain : Sicile, Ephèse, Libye, etc, Même vides ils nous interpellent par la couleur de leurs pierres; les oliviers et les chènes qui les entourent; les cigales qui y chantent… Un Kabyle qui se perd dans des lieux pareils en été, il se croirait chez lui, dans son village. Ces lieux ne portent pas uniquement la mémoire des Grecs et des Romains, ils portent la mémoire de toute la méditerranée ancienne, la méditerranée oubliée, comme la Kabylie. Le théâtre reste un grand témoin de cette époque. je dirai aux Kabyles : “Construisez des théâtres dans vos champs, entre les chênes et les oliviers, faites du théâtre, vous deviendrez forts comme les Grecs anciens.”

En Kabylie, le théâtre peut être une copie conforme de tous nos rassemblements : assemblées des hommes, des femmes, fêtes, travaux de groupes : champs, lessive, tissage…. veillées funéraires, etc. Il ne suffit que d’apporter les dialogues tels qu’ils sont, en élaguant un peu ici et là, on arrive à avoir des textes hilarants. Le théâtre, en Kabylie, est un excellent compte rendu littéraire. Je dirai que, si nos policiers civils, savaient écrire ce qu’ils entendaient et voyaient dans nos villages, ils feraient des rapports de grande qualité théâtrale à leurs chefs qui aimeraient tant les lire.

Là je m’emmèle les pinceaux, je ne sais plus de quoi je parle.

En lisant le premier texte surtout, on a l’impression que tu fais de ce moment de l’histoire de la Kabylie, liée à ton histoire personnelle mais aussi à beaucoup de tes congénères, comme un moment à la fois de repli sur soi, d’entre-soi mais aussi de renaissance, d’ouverture et de découvertes. Il y a dans ton texte comme une sorte de nostalgie, mais sans amertume et sans regret pour ces moments passés, ce “vert paradis” de l’enfance. Cependant on peut se demander en quoi cette période est celle où s’est joué quelque chose de fondamental dans la culture kabyle et dans la manière dont les Kabyles ont envisagé le politique (au sens noble du terme) ?

Elle est balèse ta question dis-donc ! Je vais essayer de répondre quand même. Oui, je me sens charnellement attaché à la Kabylie. C’est la seule terre que je considère comme mienne, qui a échappé, pour le moment, au pire du monothéisme qui a détruit notre passé méditerranéen, notamment d’inspiration gréco-romaine. La Kabylie demeure pour Fernand Braudel, historien français, l’un des derniers témoins encore vivant du monde gréco-romain. La Kabylie possède moins de vestiges antiques que la Sicile, mais dans l’âme, elle est plus païenne que celle-ci. Je ne mens pas si je te dis qu’étant petit, j’avais vraiment un regard païen sur mon village. Même les fêtes religieuses et le ramadhan, je pensais que c’était vraiment des traditions uniquement de notre village. Quand je me suis rendu compte que les villages à côté de nous faisaient pareil, j’étais déçu. Tout de suite je voulais changer de coutumes et de religions. Car à chaque nouvelle découverte, c’est ma cité que je voyais devenir petite, disparaitre, sous mes yeux sans que je puisse rien faire. Puis quand j’ai su aussi que la France et l’Algérie ont attaqué aussi les autres villages, je me suis dis : “ça va ! La coupe est pleine ! ” – là, je me suis dis “Il faut que je trouve un autre monde.” – C’est ce qui sans doute m’a poussé à repartir dans l’antiquité, dans la vraie, car c’est là où j’ai laissé mon enfance, mes croyances, mes joies, mes amours…

J’ai eu une énorme chance pour cela, car j’ai connu trois évènements importants qui ont bouleversé ma vie : le premier, c’est le jour de pluie, où un oncle m’ a raconté, à côté d’un bon feu, l’histoire de Rémus et Romulus. Il m’avait même offert un livre sur l’histoire de Rome avec de beaux dessins que je n’oublierai jamais de ma vie. Un livre que j’ai perdu hélas. Le deuxième évènement était la diffusion du film “L’Odyssée” d’Homère que j’ai vu à la télévision, chez un ami. J’étais émerveillé par la ressemblance des paysages entre la Grèce et la Kabylie. Puis le troisième événement, c’était la sortie de la chanson Vava Inouva, grâce à laquelle j’ai commencé à tisser aveuglément (puis par désir) des liens entre la Kabylie, le monde d’Ulysse et des frères Rémus et Romulus. Depuis La Grèce et Rome n’ont jamais quitté mon imaginaire.

Le repli sur soi, moi, je l’ai doublement vécu. Plus je comprenais le fonctionnement de certaines traditions, parfois très contraignantes, plus je m’en éloignais. En sortant de l’adolescence, que j’ai pu sauvée grâce à d’autres découvertes comme les Beatles et le roman. C’était avec toute cette culture venue d’ailleurs que j’ai résisté aux traditions du village, à la propagande du pouvoir et la morale de l’école algérienne. Heureusement qu’à l’époque, nos villages regorgeaient de jeunes révolutionnaires, qui, pour certains continuaient de changer l’Algérie, puis pour d’autres, dont je fais partie, voulaient partir ailleurs. Les premiers ont fini par devenir des opposants reconnus à plein temps, quant aux seconds, ils ont perdu et sont partis d’aucuns en Europe, d’autres aux Amériques, là, où il espéraient trouver un peu de liberté.

Comme tu vois donc, cette période, celle que j’ai décrite, nous a apporté de nouvelles bonnes choses, mais aussi la déception de l’impossible. Le mouvement 80, qui était magique, car tu ne peux savoir la joie que procure un premier tract politique que tu vois dans ta vie, la joie que peut te procurer ta première manifestation révolutionnaire, ta première révolte, la fermeture de ton école au mois de mai… c’était l’extase. Le printemps 80 était un moment d’éjaculation, puis après c’était la débandade. C’est la politique politicienne. T’as le FLN qui fête ses 1er Novembre et 5 Juillet d’un côté, puis nous notre 20 avril de l’autre… On pensait avoir gagné. Mais à l’époque, savions-nous ce que le mot “Gagner” voulait vraiment dire ? Moi je crois que les Révolutionnaires fonctionnent exactement comme les Religieux : ils sont tous dans l’inversion des valeurs ! Ils veulent tous nous vendre un monde qui n’existe pas.

Ce qu’a révélé 2001. Une autre génération est arrivée pour mettre un peu de dichotomie dans le combat. Aujourd’hui, une partie de cette génération revient à l’esprit de notre village, celui de mon enfance. Des Rémus et Romulus, fils de Mars, qui veulent bâtir un Etat, une République, un Empire pourquoi pas ?

Quant à la Nostalgie, moi je n’en ai aucune concernant la Kabylie d’aujourd’hui ni celle d’hier non plus. J’ai la nostalgie de la future Kabylie, de la Nouvelle Numidie de demain. C’est maintenant bien entendu que commence le combat politique réel. Fini la politique du folklore et du carnaval. Il faut penser maintenant les choses autrement, en tirant ses leçons politiques non pas des combats rétrogrades des Cheikhs des Zaouia et des révolutionnaires communistes, mais des combats des grands stratèges tels Périclès, les Césars et les Marc-Aurèles. Ce sont les seuls moyens qui nous permettront d’instaurer quelque chose de politique de crédible, de viable, de durable.

Comme tu reviens souvent aux Anciens, parlons de la dimension méditerranéenne de la Kabylie omniprésente dans ton travail, aussi bien avec les chants marins que tu as adaptés avec brio que dans les chants païens que tu as créés à partir de la source grecque et latine (dont un album est en préparation) et bien sûr dans tes écrits sur le site : www.marenostrumarcadia.org En quoi la Kabylie selon toi a besoin de la Méditerranée et de tout ce qu’elle amène avec elle de culture, d’ouverture pour survivre ? Pour sortir de sa réserve folklorique ?

Je suis Méditerranéen et la Méditerranée, pour moi, n’est pas seulement un espace liquide (sans fond), mais tout ce qui y vit, qui l’entoure et tout ce qui lui donne une âme. La Méditerranée est un lieu de mémoire, est un rempart contre les monothéistes envahisseurs. Cette mer porte encore des séquelles antiques très profondes. Personne ne pourra effacer les traces de Poséidon et d’Ulysse qui, ensemble, ont sillonné la mer vineuse d’Homère. Le Monothéisme n’a rien apporté à la Méditerranée que la destruction et la haine. Qui a fait cette grande civilisation méditerranéenne ? N’est-ce pas Athènes et Rome et l’ensemble des peuples qui les avoisinent. Ulysse est passé par Djerba où il a fait connaissance avec les Lotophages : ceux qui mangeaient du lotus en oubliant tout. Les Berbères continuent encore de se nourrir de cette drogue, qui est devenue entre-temps Islam, et qui leur fait perdre de plus en plus la mémoire, jusqu’à se renier. L’histoire de la Méditerranée est longue. Elle permet de comprendre ce qui nous arrive, et de nous donner aussi le remède. La Kabylie doit échapper à cette amnésie générale en renouant avec son passé antique.

J’ai fui l’identité que l’Algérie, arabo-islamiste, veut m’imposer et je suis tombé sans le savoir dans celle tendue par les communistes, en l’occurrence l’identité africaine, avant que je ne me rende compte que celle-ci est aussi frustrante que la première. Pourquoi ? Car tous les symboles que l’Afrique officielle met en avant ne me concerne pas. Si nous prenons le cas de l’Algérie, elle est connue plus pour son désert que pour ces montagnes et sa mer. Suis-je, par principe, obligé de me reconnaître dans les images que les agences de voyages donnent de ce pays, à savoir le chameau, les dattes… ? Je ne suis même pas capable de défendre et de revendiquer ce genre d’identité car ce sont des constructions intellectuelles qui n’ont aucun lien avec ma culture ni avec mes mythes. Moi mes parfums sont l’huile d’olive et le basilic, deux valeurs intrinsèquement méditerranéennes liées culturellement et civilisationnellement au Sud de l’Europe. L’huile d’olive et le basilic sont mes madeleines de Proust. Là où ils sentent fort, je me sens chez moi. Voilà pourquoi je me sens plus Italien du Sud ou Grec qu’ algérien. L’Algérie sent les épices d’Orient qui me font éternuer.

Aucune religion n’est puissante devant ces parfums. Car ces parfums, ce n’est pas uniquement des odeurs de plantes, mais de l’odeur de la terre, de ses vins d’antan, du sang de nos ancêtres, de la sueur de ses divinités… Quand un être humain ne sent pas tout cela, on peut dire qu’il est historiquement ou spirituellement mort. C’est cette mort qui guette les Kabyles s’ils continuent de troquer l’huile d’olive contre celle du sable. Voilà ce que signifie pour moi la Méditerranée.

C’est pour cette raison que j’ai écrit et créé les chants marins, histoire d’attirer l’attention des Kabyles sur cette richesse oubliée, à la fois matérielle, historique et civilisationnelle. On doit cesser de regarder vers le Désert. Rien ne viendra de là-bas, que tempêtes et mirages pour nous. Plus on avance dans ce désert culturel et spirituel, plus on s’enlise. Le sirocco suffit. On doit s’occuper de notre Méditerranée, la nettoyer, la préserver, l’interroger… en faire à nouveau notre Aquarium d’échanges et de voyages, non un gouffre de religions haineuses ou encore un cimetière des jeunes migrants qui essayent de fuir la misère mortelle du Sud monothéisé à souhait vers l’opulence du Nord laïque d’inspiration gréco-romaine.

La Méditerranée mérite une autre renaissance. Viendra-t-elle de Grèce ? D’Italie ? D’Espagne ? Du Sud de la France ? De Corse ? De Kabylie ? Peu importe. Cette région du monde doit retrouver sa place d’excellence avant la chute d’Italie au XVI siècle. Imagine un peu, si Rome était encore puissante, aucune puissance ne viendrait aujourd’hui nous menacer jusqu’à chez nous en Méditerranée. Si la Grèce était encore forte, aucune organisation bancaire ne viendrait lui réclamer de l’argent. Il faut libérer l’esprit du Méditerranéen de l’idée du tourisme à laquelle on a réduit son espace de vie.

Idem pour les chants païens, c’est pour renforcer l’identité ancienne, oubliée et même reniée au sein même de certains Kabyles. Il y a que dans la Grèce antique, quand un groupe humain décide de bâtir une nouvelle cité, la première action qu’ils réalisent, c’est de rappeler les dieux exilés. C’est ce que doivent faire les Kabyles d’aujourd’hui, si jamais ils ont dans l’intention de recréer et de rebâtir la Kabylie, c’est de rappeler les divinités anciennes. Anzar est aujourd’hui sorti de sa cachette montagneuse, il est à Paris, nous devons l’armer pour qu’il puisse demain reconquérir sa part chez les Kabyles. D tamurt-is ! Sans oublier Tifrit, Wnisa, Westa, Sulas, Liber, Yunyu, Kirez, etc. J’espère qu’elles bénéficieront d’un accueil méritée après tant de siècles d’oubli et de déni.
Espèrons après cela, que ces divinités ramènent avec elles tout ce que la Méditerranée d’antan avait de plus beau en matière de culture et de civilisation. Sortons la tête du sable dans lequel l’Arabo-islamisme nous a mis depuis 14 siècles. Voilà un colonialisme qui nous a séparé du grec et du latin, qui nous a enfoncé dans des siècles obscures, qui nous a empêché d’accéder à l’arbre de la connaissace (et de la vie d’ailleurs) pour nous traiter aujourd’hui d’ignorants et d’arrièrés; un colonialisme qui a détruit notre civilisation pour nous traiter aujourd’hui de barbares: un colonialisme qui nous a tout volé pour nous traiter aujourd’hui de miséreux…. Arrêtons donc de résister à ces vagues de sables venues d’ailleurs, reconquérons plutôt les territoires perdus, dont notre Ciel.

C’est peut-être dans ce sens que la Kabylie a besoin de la Méditerranée. La Méditerranée a des solutions à tout. Son histoire regorgent d’exemples et de faits qui ne font que se répéter depuis. La Méditerranée est la seule source qui pourra enrichir la culture kabyle, la sortir de la religion islamique, la laïciser et la rendre capable de conceptualiser. Le retour à l’antiquité gréco-romaine nous sauvera comme cela a sauvé l’Europe du Moyen âge. Le retour aux sources gréco-romaines permettra de remettre l’homme kabyle au centre de l’univers, que jusque là, l’Islam considère comme esclave d’Allah, pire comme esclave de son ignorance et de sa servitude volontaire tout court. Le Kabyle ne doit laisser aucune divinité triompher des siennes, sinon c’est ainsi qu’on triomphera de lui. Pour cela, le Kabyle a besoin de la culture gréco-romaine, de leur rhétorique pour pouvoir se construire une idéologie, un chemin, un projet, un discours, des mythes pour s’affirmer et se confirmer dans ce nouveau monde qui s’apprête à se faire sans la Kabylie et la Méditerranée. Puis de son côté, le Kabyle doit s’impliquer dans Mare Nostrum, en faire son espace identitaire, réinventer l’esprit antique, d’échange entre le Nord et le Sud. Si la Kabylie, comme dirait Braudel, est le dernier témoin de la Méditerranée, je dirais que la Kabylie pourrait devenir aussi l’espoir d’un renouveau et d’une renaissance méditerranéenne.

Une Kabylie fer de lance de la renaissance du monde méditerranéen, c’est ambitieux, mais séduisant…

Oui, tu sais… quand je suis allé à Ithaque, l’île d’Ulysse, j’ai rencontré le président de l’Association des amis d’Homère, on a discuté longuement sur nos projets respectifs : le leur qui consistait à faire connaître Ithaque, et moi, qui lui exposais comme un dingue notre ambition, dans Mare Nostrum, de réhabiliter le monde d’Homère dans tout le monde méditerranéen. Il était si content qu’il avait appelé ses ami(e)s pour les informer de ma visite et de notre projet. Ils m’ont écouté avec une pointe d’envie. La surprise fut quand sa copine est arrivée, comme elle avait fait ses études à Toulouse, elle connaissait les Kabyles et la Kabylie. Elle avait longuement traduit mes dires à ses amis, qui me questionnaient sur la Kabylie et les Kabyles, ainsi que sur notre désir de réhabiliter le monde ancien dans le bassin méditerranéen.

Allons Kabyles, soyons lucides pour une fois, soyons à l’origine d’un projet ambitieux certes, mais ô combien grandiose pour nous et nos voisins. Les portes de l’Histoire nous seront grandes ouvertes et l’avenir nous sera reconnaissant. Comme dirait Brassens, un bon Méditerranéen, “Il suffit de passer le pont…”

© A Contre-Temps 2017 MareNostrumArcadia

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