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« La religion de ma mère », de Karim Akouche : Un chant d’amour kabyle 

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J’avoue avoir commencé ce roman avec la plus grande circonspection, persuadé, dans les premières pages, d’avoir affaire à une sorte de remake de L’Étranger de Camus. Même « Je-narrateur » (quoique Karim Akouche nous prévienne en exergue que « Celui qui dit Je n’est pas l’auteur »). Mêmes phrases simples et sèches. Même événement de départ :

« Le téléphone retentit. Il tue l’amour. C’est frangin qui appelle. L’enterrement, c’est dans deux jours. »

Même pays : l’Algérie.

Mais très vite, on se rend compte que celui qui parle dans La Religion de ma mère  n’a absolument rien d’un Meursault, ce dernier s’insurgeant contre l’absurdité de la vie tandis que le narrateur d’Akouche, lui, proteste contre celle d’un système politique.  Ainsi, il n’est aucunement détaché de sa terre natale même s’il vit désormais à Montréal car :

« Vivre en exil, c’est errer au milieu d’un champ où les fleurs n’ont pas d’odeur. »

Très vite, le texte se mue en un chant d’amour pour la mère, la langue et la terre, mère qui vient de décéder et que le narrateur va rejoindre pour l’accompagner à sa dernière demeure. L’habileté suprême de l’auteur consiste à ne nous donner à voir (fort brièvement d’ailleurs) le corps allongé dans la mort qu’à mi-livre. Chapitre après chapitre, il nous fait attendre, patienter, se remémorant celle-ci vivante, ses souffrances, son courage face à un mari violent, son travail de potière, les beaux poèmes qu’elle récite lors des fêtes, elle qui ne sait ni lire ni écrire. La faim qui taraude. Les oiseaux que l’on capture pour la tromper. Le « Je », dont on finit par apprendre qu’il se nomme Mirak, se fait enfant qui arpente les villages et montagnes de sa Kabylie natale car c’est aussi un chant d’amour pour une terre niée et une langue gommée :

« J’ouvre mon passeport et ma carte d’identité… C’est injuste. Il n’y a pas ta langue, ma mère. Ces documents ne nous nomment pas. Ils nous renient… A la naissance, on nous a collés l’étiquette « arabe ». À la mort, on nous serons enterrés « musulmans ».

Mais cette remémoration de la terre d’enfance vole en éclats dès que le narrateur, que ses compatriotes surnommeront « le Canadien », a posé le pied dans son pays. Là, c’est violent ! Les phrases sont dures. Terribles. Chacune d’elles tire des rafales d’indignation et de colère :

« Les arbres, nus. Les pylônes électriques, tordus. Les terres, en jachère. Les vignobles, arrachés. Les mamelles des vaches, avachies. Le lait en poudre est importé de Hollande. Les puits de pétrole fument dans le désert. Ils veillent sur la paix sociale. L’élite est éblouie par l’argent. Les commis de l’État sont dévorés par l’ambition…Il y a des trous dans le goudron. Il y a des impacts de balle dans les murs… »

La guerre civile est passée par là. Celle qui a opposé les islamistes au pouvoir militaire et qui a fait près de cent mille morts. Prise en étau, la population, notamment celle de la Kabylie, a souvent servi de victime expiatoire pour chacun des deux camps. Le village natal s’est déglingué. L’école où Mirak est allé n’est plus que ruines. Chaque personnage de son enfance est désormais pris de folie ou éclopé ou désabusé ou devenue prostituée comme celle qu’il aimât jadis, la belle Nora. Autant la première moitié du roman exhibait de la douceur, par le truchement d’une mère extraordinaire, autant la deuxième moitié prend le lecteur littéralement à la gorge. Chaque phrase est une claque. Chaque paragraphe un coup de fouet. Chaque chapitre le galop d’un cheval fou :

« Notre corps se décompose. Nos pas s’estompent dans le sable. Notre voix est étouffée. Nous chantons : « Nous sommes des hommes libres », alors que nous avons des maîtres. Nous avons effacé notre mémoire et effacé celle des autres. Nous sommes des Arabes pas tout à fait arabes. Nous sommes des Africains pas tout à fait africains. Nous sommes des Blancs pas tout à fait blancs. Notre vraie couleur, c’est la liberté. Notre vrai avenir, c’est le passé. »

La charge est sans concessions. Alors roman berbériste ? Pamphlet politique ? Ode à la mère et à la Terre-mère ? Chant profond d’un peuple qui se voit peu à peu disparaître ? Appel à la conscience universelle ? Le roman d’Akouche est un peu tout cela à la fois. Un grand écrivain, un jeune (il est né en 1978) et grand écrivain, est né. Il a su forger son propre style encore que ce terme soit par trop galvaudé aujourd’hui. Qui entre dans La Religion de ma mère en sortira bouleversé, non pas converti à une quelconque cause ou idéologie, mais désormais habité par une voix, sorte de rumeur de chagrin, dans laquelle se mêlent les chants berbères, le vent et ses jeux, les mille et un piaillements, coassements ou cris des innombrables bêtes et bestioles qui peuplent le texte (chacals, rossignols, coqs, serpents, bourricots etc.) et la parole fracassée des humains :

« Les chacals rôdent dans les fourrés. Ils ont faim. Je devine leur souffle. Les rapaces s’approchent. J’ai peur qu’ils me dévorent des yeux ».

Karim Akouche a le souffle des aèdes de jadis…

R. C.

Bio express :

Né en 1951 au Lorrain, en Martinique, l’un des chefs de file du mouvement littéraire de la créolité avec Patrick Chamoiseau, Raphaël Confiant, actuel doyen de la faculté de Lettres de l’université d’Antilles-Guyane, a publié en créole avant de rencontrer le succès avec ses romans en français (Le Nègre et l’Amiral, prix Antigone 1988 ; Eau de café, prix Novembre 1991 ; Adèle et la Pacotilleuse, 2005 ; Le Bataillon créole, 2013). Écriture a publié son essai-manifeste Aimé Césaire, une traversée paradoxale du siècle (2006), ainsi qu’une dizaine de romans, dont les deux premiers tomes de la saga Les Saint-Aubert (2013-14).

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