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Les Maîtres de Vérité en pays kabyle -1

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Tidett, Vérité en kabyle, est presque sur toutes les lèvres et dans toutes les discussions. Est-elle un concept ? Ne signifie-t-elle pas plutôt Justice pour les Kabyles ? Le mot se veut et se donne comme réponse à tout, comme si les Kabyles n’attendaient que le jour où la Vérité viendra, pour que leur situation d’opprimés change enfin.

Mais où se trouve donc cette grande Vérité qui viendra un jour libérer le Kabyle de sa mauvaise fortune ? Personne ne le sait. Tout le monde la cherche, mais en vain.

Dans la Grèce archaïque, il y avait ceux qu’on appelait les Maîtres de Vérité, le roi, maître du sceptre, le substitut de Zeus sur terre, qui rend la justice; le devin ou le voyant qui connait le passé, le présent et l’avenir; puis le poète, la mémoire vivante de la communauté, le vivant parmi les morts, qui comprend le langage de la nature et celui des dieux.

La Vérité est le discours vrai. « Le discours prononcé par qui de droit et selon le rituel requis », d’après Michel Foucault. Dans la Grèce archaïque, comme dans le monde oriental, la Vérité est du domaine du divin, que seuls le roi, le devin et le poète inspiré par les Muses sont en mesure d’interpréter. C’est la Vérité du système de pensée mythique où le roi réalise la justice en instaurant l’ordre; l’oracle ou le devin qui sait ce qui fut et ce qui arrivera; et le poète, guidé par la divinité Mémoire, mère des Muses, filles de Zeus, qui selon Hésiode savent dire des choses vraies, puis des choses fausses qui ressemblent à des choses réelles. C’est ainsi que conçoivent les sociétés orales la Vérité : ils l’attendent de certains personnages, élus et choisis par les dieux, dont la parole est souvent marquée par l’ambiguïté, ce que les savants d’aujourd’hui appellent le discours magico-religieux.

Dans son livre « Les Maîtres de Vérité dans la Grèce archaïque », Marcel Détienne écrit : « Dans les sociétés orientales, l’éloge du roi n’est pas d’une nature différente de l’éloge de Dieu. La parole du poète « renforce » le roi « juste » en renforçant le Dieu. Le poème assure l’intégration de la nature et de la société dans la personne royale. Il n’est de Vérité que centrée sur le roi. »

L’Orient, jusqu’à nos jours, continue de perpétuer cette tradition du discours magico-religieux, par le poète et l’imam, qui ont remplacé en tant que « détenteurs » de l’absolue Vérité, le devin archaïque chez les Grecs. Deux personnages au service duSultan ou du Raïs, qu’ils adulent au même titre qu’Allah, le patriarche tout puissant. L’Orient, de par sa culture, n’a jamais produit de citoyens, mais plutôt des sujets et des croyants qui pensent que le Sultan ou leRaïs, représentant de Dieu sur Terre, a le droit de vie et de mort sur eux. L’Oriental n’a jamais connu un autre modèle de pouvoir que la tyrannie, le despotisme, le sultanat ou la dictature. Tout se passe en dehors du temps, la vérité historique n’a aucune valeur à leurs yeux, seule la vérité d’Allah et celle du dictateur compte. Voilà pourquoi l’Islam, par son implantation dans les pays où règne la loi humaine, comme la Kabylie, tente de mettre fin à l’assemblée du village et de la remplacer par la mosquée, d’où la construction de mosquées partout en Kabylie, jusque dans les petits hameaux isolés dans la montagne. Les détenteurs du pouvoir dans les pays dits arabo-islamiques, par l’école et les média, convergent tous vers l’unique système oriental qu’ils connaissent, la dictature, incarnée par leCalife ou le Raïs, bras d’Allah sur Terre.

La naissance de la Vérité rationnelle en Grèce

Vers la fin de l’âge archaïque, la rupture s’est produite entre les deux cultures grecque et orientale. C’est la naissance des cités, le passage des lois des dieux aux lois humaines, de la sagesse à la philosophie, de la Vérité absolue à la Vérité relative, à l’avènement du dialogue et de la contradiction… C’est ce qui a amené, au Vème siècle, la Grèce à instaurer la démocratie, où l’homme grec est devenu citoyen libre. Une révolution que l’Orient n’a pas connue et ne connaitra pas jusqu’à nos jours. Les Grecs, par amour de la parole, ont permis au discours de passer du mythe à la philosophie, de la religion à la politique.

Athènes, au Vème siècle se voit au sommet de sa gloire, elle est devenue la cité de tous les savoirs, philosophiques, politiques, artistiques et scientifiques. La parole se libère. Elle n’est plus l’apanage des poètes, des devins et des rois, mais de tous les citoyens. Elle est devenue un droit. Chacun a sa vérité à dire.

En Kabylie, le village aussi est passé à la loi des hommes. La parole est libre dans les assemblées. Tout villageois a le droit de donner son avis quand il s’agit des affaires d’intérêt général. Tout se discute à l’assemblée du village. Le lieu fait office même de tribunal à l’occasion. C’est le lieu de la parole où la contradiction est permise. L’assemblée du village kabyle est souveraine, elle fonctionne comme un véritable parlement, qui propose des lois et les votent à main levée. Ce que l’assemblée de l’Etat algérien n’a jamais su faire, où tout est décidé d’avance en haut lieu, les pseudo-parlementaires ne sont là que pour donner leur aval à tout ce que le Raïs a décidé.

Voilà sans doute ce qui fait que seule la région de Kabylie lutte, aujourd’hui, pour la démocratie. Les Kabyles ont pour habitude de discuter et de voter dans leurs villages. En revanche, partout où la culture arabo-islamiste a triomphé, les populations optent toutes pour les lois d’Allah. Cette différence se manifeste même dans la façon de manifester et de revendiquer. Les Kabyles, avant de descendre dans la rue, se concertent, discutent les revendications et les mots d’ordre, rédigent des slogans, désignent des comités de vigilance et l’itinéraire de la marche. Ailleurs, les manifestations se font souvent sous forme d’émeutes, sans revendications et sans messages politiques. Ce sont deux conceptions différentes : d’un côté une vision méditerranéenne occidentale et de l’autre, la vision orientale. Cette attitude politique et responsable du Kabyle ne se manifeste pas uniquement dans la revendication et la lutte politique, elle se fait remarquer aussi durant les élections politiques. Contrairement aux autres communautés voisines, où la fraude est devenue un sport national, jamais, en Kabylie, on ne signale de triche. L’opération se pratique avec le même état d’esprit que dans l’assemblée villageoise. N’est-ce pas la volonté d’un peuple que de vouloir instaurer un système juste et démocratique ? N’est-ce pas là le fait d’une conscience politique liée à des pratiques ancestrales, vieilles de quelques siècles ? N’est-ce pas l’héritage d’une civilisation méditerranéenne lointaine que la Grèce et Rome, grâce à leurs empires respectifs, ont étendu à travers le monde ?

Mais bien que les deux Empires aient atteint l’Asie, le Moyen Orient, l’Afrique du Nord et l’Europe, la culture démocratique n’a réussi à s’installer ni en Asie ni au Moyen Orient. En quelques années où l’Islam a envahi et colonisé ces régions, la culture grecque et latine en ont disparu. En Algérie, comme dans tout le reste de l’Afrique du Nord, l’Islam triomphant a, grâce à sa langue « sacrée », coupé les populations de ce sous-continent non seulement de leur langue d’origine mais aussi du grec et du latin. La fin du christianisme en Afrique du Nord a drainé dans sa chute les cultures locales et gréco-latines. Une véritable rupture. Seule la Kabylie, et les autres régions berbèrophones même « islamisées », mais très tard, ont gardé certaines traditions ancestrales, en l’occurrence l’assemblée du village, où la parole règne.

 Les Maîtres de Vérité en Kabylie

Avec le retour de la France et les valeurs gréco-latines, autrement dit universelles, la Kabylie était loin d’être en porte-à-faux avec celles-ci. Les enfants kabyles qui ont eu la chance de faire l’école publique française ont redécouvert la parole rationnelle et la culture antique. Cette école a formé, parmi les enfants kabyles, des intellectuels, des artistes et des politiques acquis au savoir laïc, à la liberté et à la démocratie. Les exemples ne manquent pas, si l’on compare Mouloud Mammeri et Mouloud Qasem Aït Belqasem, de la même génération, l’un formé à l’école de la République française, l’autre à l’école orientale, tous les deux Kabyles, le premier est devenu le fer de lance du berbérisme, l’autre ministre de l’arabisation et anti-Kabyles notoire.

L’école française, comme l’école grecque et latine, dans l’antiquité, a formé une élite, pas uniquement en Kabylie, mais à travers toute l’Afrique du Nord. En corrélation avec la langue française, la langue kabyle a bénéficié, grâce à cette élite, d’une culture moderne et d’une pensée rationnelle.

La langue française se diffusant en Kabylie, les Kabyles commencent à sortir petit à petit, grâce à leur élite, de leur ignorance, doublée de sorcellerie et de superstition. Mais c’était sans compter sur le retour de l’Arabo-islamisme, qui, après l’indépendance, a coupé pour la seconde fois le Kabyle de la culture universelle. C’est le retour de la langue sacrée dans les écoles et de la religion dans la société. Ce qui amena l’enfant kabyle à une situation schizophrénique, où tout ce que l’élite kabyle lui transmet, l’école algérienne le détruit. A nouveau, la pensée et le discours uniques s’installent, les langues kabyle et française reculent, avec elles reculent les valeurs universelles, l’esprit critique et le dialogue. C’est le retour au One Man Show et au Monologue islamique. Cela se fait par l’école, les mosquées, les médias, et à défaut par l’argent.

N’ayant pas le temps de faire rentrer la Kabylie dans le vingt-et-unième siècle, l’élite kabyle se voit presque « disloquée »: les uns sont morts assassinés, d’autres acculés au silence, et les autres encore contraints à l’exil. Le départ de l’élite ouvre une brèche dans la muraille kabyle et les prédicateurs de la mort et de la bonne parole ont envahi nos villes et villages. L’Etat algérien ne se contente pas de brûler les forêts, d’abêtir les enfants, il se lance dans la construction de mosquées, dans le seul but de mettre fin à l’assemblée kabyle. Nous assistons actuellement, dans certains villages, au bras de fer entre cette assemblée et la mosquée. La parole libre et partagée de l’assemblée tente d’échapper à l’homme kabyle, à qui on ne laisse que la mosquée pour écouter des prêches de prédicateurs choisis et payés par l’Etat dont l’Islam est constitutionnellement La Religion.

Mais la responsabilité est loin d’être uniquement du fait de l’élite quant à son échec à sortir la Kabylie de l’oppression et de l’ignorance, elle incombe en grande partie aux féodaux de la région, des conservateurs doublés de Hadj, qui entretiennent avec l’aide d’Alger la culture et la tradition sous sa forme orale et folklorique. L’élite kabyle, à son corps défendant, a perdu la guerre contre ces notables qui déboursent pour la construction de mosquées, mais jamais pour celle de bibliothèques, de théâtres ou d’autres lieux de culture et de la parole. Ils sont les véritables ennemis de la culture et de l’identité kabyle. Leur pouvoir est immense. Ils maintiennent grâce à leur infinie influence toutes les traditions liées à la religion. Ils influencent même la langue avec des formules coraniques et dessalamalec. C’est ce qu’ils appellent la belle langue kabyle. Alliés du pouvoir et de l’islamisme, ils affichent ostensiblement leur mépris à tout ce qui est amazigh ; mais d’un autre côté promeuvent des manifestations folkloriques qui maintiennent leur région dans le musée de l’Histoire. Voici l’une des raisons essentielles de l’échec du Mouvement Culturel Berbère.

Cette classe féodale, riche et anti-amazigh, est en concurrence avec l’élite francophone et kabylophone qui tente plus ou moins de se faire entendre, à défaut de se faire comprendre. Elle lui dispute le reste du peuple kabyle, les pauvres notamment, qu’elle maintient dans l’ignorance. Des pauvres, complétement absorbés par la culture traditionnelle, qui défend à son insu les intérêts et les valeurs de la classe qui les exploite et les manipule à souhait contre le progrès et le changement. Cette classe féodale a ses « artistes » aussi : des chanteurs, des poètes, des théâtreux et des vendeurs de hénné. Des « artistes » qui perpétuent des traditions rétrogrades et nocives à la société kabyle. Un « art » encouragé par l’Etat, entre autres, qui ne cesse de faire le lit de l’islamisme politique viscéralement et intrinsèquement anti-kabyle et anti-progrès. Il n’y a qu’à écouter les vendeurs de hénné pour vous en rendre compte : dans leurs diatribes, ils s’en prennent souvent aux femmes instruites, aux buveurs de vin, aux non-jeûneurs du ramadan, aux idées modernes et aux Kabyles vivant à l’étranger, qu’ils surnomment « Lizimigri. Sans compter les navets de cinéma financés à coup de millions, ainsi que les médias dont les programmes font la promotion du misérabilisme culturel, ridiculisant le Kabyle et la Kabylie. C’est l' »art » spécial ramadan préféré des conservateurs kabyles. C’est l' »art » qu’Imazighen Imoula dénoncent dans »Anef-iyi ad cnuγ/Laissez-moi chanter. »

Anef-iyi, ad cnuγ,

A neqqel akk d werğeğği,

Yal yiwen anda yesreγruγ,

Ur yeẓri acu ara d-yini.

Γef yemsifliden ttlumuγ.

D kunwi i γ-igan tanumi,

Teqqarrem i uqerru d umeẓẓuγ,

Ccna telha i cḍeḥ t-tguni.

Win ilmden ad yesgenber,

A d-yas γur-wen ad yecnu,

Kunwi a t-maggrem s ccqur,

Dγa netta a s-yini a d-nernu.

Di tseqlaṭ a kun-izuγezr,

S wacu n taγect s wacu usefru,

Wi meεnen tinem-as wexxer,

Fell-ak ar qabel a d-nerzu.

Γef leεyun ttmeslayen,

U nekkuni ur neẓri d acu,

Wissen d timi neγ d allen,

Neγ d ayen nniḍen nettu.

Ttḍeggiren-aγ deg imeslayen,

Yiwen ur yeẓri anda tetteddu,

Akwit a widan yeṭṭsen,

Idles-nneγ irekku.

 

Laissez-moi chanter,

Que nous deviendrons tous des cigales,

Chacun d’où il braie,

Sans savoir quoi dire.

Je m’en prends aux auditeurs,

C’est vous qui nous avez habitués,

Vous dites à la tête et à l’oreille,

Le chant est bon pour danser et dormir.

Qui apprend à gratter des cordes,

Vient vers vous pour vous chanter,

Vous l’accueillez avec des ovations,

Et il se dit : encore une autre.

Il vous traîne par la laisse,

Avec des chants et des paroles médiocres,

A celui qui sait chanter,

Vous dites : on verra plus tard.

Sur « Laayoun » ils palabrent,

Nous ne savons ce que c’est,

Est-ce « Timi » ou « allen »

Ou bien est-ce autre chose dont nul ne se souvient ?

Ils nous font perdre des mots,

Personne ne se soucie de la fin,

Réveillez-vous, gens qui dorment,

Notre culture agonise.

Le kabyle, langue conservatrice

La société traditionnelle kabyle a ses Maîtres de Vérité. L’imam, le derwich et le poète, mais le poète au sens traditionnel du terme. L’imam, l’allié du pouvoir et du hadj, qui connait le chemin du paradis; le derwichqui guérit tout et qui voit l’avenir; puis le poète, celui à qui Dieu a donné le don de la parole. Ces trois personnages ont encore de l’influence en Kabylie et c’est grâce à ces trois acteurs que les ennemis de la Kabylie tiennent asservis les Kabyles.

Malins, mais pas intelligents pour un sou, ils maintiennent leurs semblables dans la peur et dans l’humiliation devant laquelle le rationalisme ne peut, hélas, pas grand chose. Ces Maîtres de Vérité, ou iheddaden n wawal/les forgerons de la parole,dépourvus de culture et de toute morale, ont pour habitude de caresser le peuple dans le sens du poil pour mieux l’endormir. Ajouté à l’imam qui les tond comme de dociles brebis, le derwich qui les fait tourner en bourrique, il y a le poète. Pas le poète de l’élite, le fer de lance du combat identitaire, non, le rimeur qui récite ses vers comme le Coran, qui compose des litanies à mourir d’ennui, qui accuse de tous les maux l’époque moderne: qui pleure le temps passé des wali, du prophète et desbachaghas; qui condamne le mécréant; qui nargue la femme moderne; qui se paye la tête du créateur; qui se moque de la politique; qui détruit la langue; qui galvaude les concepts; qui vend pas chère l’amour; qui ignore jusqu’à l’idée de la liberté; qui rassure l’ennemi; qui nuit plus à la culture en faisant mine de la défendre; qui déshonore l’art poétique; qui porte ostensiblement son ignorance, comme un badge, tout fier, trop stupide pour se rendre compte de l’immensité de sa bêtise. Voilà le poète qui fait salle comble aujourd’hui, en Kabylie, par cette période de décadence et de vaches maigres. C’est ce genre d’art que le féodal kabyle aime et engage dans ses grandes fêtes. Il s’assoit sur la chaise et savoure les paroles du poète enragé, qui après avoir sali les jeunes progressistes, n’oublie pas de finir par la louange du hadj, du prophète, et d’Allah. Ce qui ne manque pas de plaire à notre hadj, qui voit son nom défiler parmi ceux de cette sainte famille mecquoise. C’était ces mêmes hadj qui, hier, à l’aube du mouvement berbère, se moquaient des rois et reines amazigh.

La langue kabyle ‘officielle’ est très conservatrice. Dès que la famille et la communauté intervient, même les Kabyles les plus libertaires changent de registre linguistique. Ils s’adaptent à la langue conventionnelle, la langue moralisante pleine de formules religieuses et de mots d’origine arabe. Pour les conservateurs kabyles, dire « ih/Oui » en kabyle au lieu de »Anεam/Oui » en arabe est un manque de respect. Il en va ainsi de beaucoup de mots dont l’usage passe pour un manque de savoir-vivre, un manque d’éducation même, pour complaire à une sorte de « snobisme », à une convenance importée par ces détenteurs du système religieux islamique. Détenteurs du pouvoir économique, ils imposent leur façon de parler aux gens. Aujourd’hui, rares sont les Kabyles qui jurent ou qui te souhaitent bonne fête en kabyle. Ils parlent tous la langue de l’imam, du hadjcommerçant et du gendarme : « Bsaḥt-ek/A ta santé » au lieu de « S tezmert-ik »; « Ṣaḥa εid-ek/Bonne fête » au lieu de « Ṣaḥa lεid-ik »; »Aqsim bi llah/Par Allah » au lieu de « Jmaεliman/Par toutes les croyances » et d’autres expressions encore. Depuis quelques années, la langue kabyle commence même à changer de mélodie, elle ressemble de plus en plus à celle de l’arabe algérien. Beaucoup d’hommes optent aujourd’hui pour ce langage du militaro-religieux, ils pensent que cela leur procure plus d’autorité et de redjla. Le kabyle, dans sa pureté est considéré par ces conservateurs comme une langue féminine. Comme de bons serviteurs, ils lui préfèrent la langue de leur maîtres, pour devenir des maîtres eux-mêmes. Tel cet esclave de Kafka, qui, pour devenir maitre, arrache le fouet des mains de son maître pour se fouetter lui-même. Dialectique pervertie du maître et de l’esclave !

La langue kabyle, la belle, la combattante, celle des artistes modernes engagés, des cyniques, des fous, des ivrognes, des femmes, de tous ceux qui ne respectent pas les conventions des hadj, de l’imam , parce qu’ils ne les reconnaissent pas leur autorité, cette langue est marginalisée, combattue, moquée par le pouvoir, les islamistes et les féodaux kabyles. Ces derniers pensent que ce sont eux les vrais Kabyles, et pour plaire à leurs maitres arabo-islamistes au pouvoir, ils s’acharnent contre tout ce qui tire la langue et la culture kabyles vers le rationnel, la modernité et l’universel. Leur commerce avant tout ! et comme qui dirait, le commerçant n’a pas de culture, et il est souvent l’allié de l’oppresseur, c’est-à-dire du policier. Ce sont ces conservateurs, avec l’aide d’ « artistes » mal inspirés, ignorants et bouffons, qui perpétuent les traditions arabo-turco-islamiques en Kabylie. Et ils nous les présentent comme les nôtres. Ce sont ces « artistes » là que le pouvoir encourage non pas pour promouvoir la langue et la culture kabyles, mais pour mieux détruire ce qui se fait de mieux depuis Vava Inouva.

Cette classe conservatrice, de « bonne famille », se reconnaît même quand elle prend le costume « progressiste », ils donnent des prénoms arabo-islamistes à leurs enfants; enseignent le français à leurs enfants en disant aux autres Kabyles que l’arabe est une langue comme une autre; encouragent les constructions de mosquées en disant que la religion n’est pas un problème; défendent le port du voile par les femmes en Kabylie, au nom de la liberté, tout en criant au scandale, à la provocation et à la manipulation quand un progressiste mange en public durant le mois de ramadan; et d’autres choses encore. Le pire, c’est que leur discours, venant d’un autre âge trouve écho chez la majorité des Kabyles eux-mêmes. Ceux-là même qui veulent se libérer, non en cassant leurs chaînes, mais en les embrassant.

En somme, la classe conservatrice kabyle, nostalgique des Ottomans, est l’acteur qui essaye de maintenir à n’importe quel prix la Kabylie dans le sillage arabo-islamique. Ce sont eux qui détiennent encore la parole. Le discours de liberté, de laïcité et de modernité est toujours dénoncé avec force car il menace nos traditions, qui ne sont autres que les leurs, bien sûr.

Pour que le Kabyle se libère de ce qui l’opprime, il doit analyser le discours dominant en Kabylie, d’où il vient, qui le perpétue, qui le soutient, à qui il profite… pour comprendre pourquoi sa langue et sa culture, à lui, demeurent non-reconnues et folklorisées. La société kabyle, qui aspire au changement, doit se libérer d’abord de cette classe conservatrice qui ne désire, de son côté, aucun changement. La parole doit changer de Maîtres, devenir rationnelle et laïque. Le Kabyle, comme le Grec de la fin de l’âge archaïque, doit abandonner la langue religieuse et passer à celle des sciences, de la philosophie et de dialogue. Aucun avenir ne viendra de cette classe conservatrice, alliée des ennemis de la Kabylie, qui ne pense qu’à s’enrichir. Leurs enfants, comme ceux de leurs maîtres, sont partout en Europe et en Amérique, profitent de la vie, pendant qu’ils financent et vendent au pauvre Kabyle la culture orientale. C’est cette classe conservatrice intégriste qui continue d’appeler l’homme progressistelεaṛ/L’indigne et la femme libérée lqaḥba/La pute; qui maintient nnif d lḥeṛma/La fausse dignité et faux honneur dans nos villages, ainsi que la misère intellectuelle, artistique et matérielle. C’est cette classe qui décide de tout en Kabylie, qui protège laεwayed-nnegh/Nos traditions, surtout les traditions ruineuses, contre le progrès et le savoir.

C’est plus qu’urgent, que la Kabylie se débarrasse du discours religieux, laïcise sa langue pour pouvoir apprendre la rhétorique; produise un discours rationnel basé non sur la vérité absolue et divine, mais sur l’argumentation scientifique. C’est la seule voie royale qui mène au savoir, au progrès et à la lumière. Les Grecs l’ont fait il y a 27 siècles, les Occidentaux depuis 8 siècles, pourquoi pas les Kabyles ? Il est temps de tourner la page des Maîtres de Vérité traditionnels, et d’ouvrir celle de la vérité relative. Ne croyons-pas qu’elle se manifestera un jour comme la main de Dieu pour nous sauver. L’idée de vérité, dans la civilisation scientifique, appelle aussitôt celles d’objectivité, de communicabilité et d’unité. La vérité, dans l’esprit rationnel, se définit à deux niveaux : conformité à des principes logiques d’une part, conformité au réel d’autre part, et par là elle est inséparable des idées de démonstration, de vérification et d’expérimentation. « Là où il y a Maître, il n’y a pas de vérité », ainsi parlait Marcel Détienne.

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