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Les Maîtres de vérité en pays kabyle – 2 : La Vérité des saints kabyles

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Pour les Grecs de l’âge archaïque, il y a deux chemins connus des initiés et des inspirés, menant l’un vers la plaine d’Aléthéia (la vérité), puis l’autre, plus secret, vers le Lèthè, la fontaine d’oubli, les eaux glacées de la mémoire.

Il y a donc des lieux, invisibles ou inaccessibles, au commun des mortels, que seul les rois, les devins et les poètes peuvent atteindre. Epiménide de Knessos, poète et chaman crétois du VIème siècle avant notre ère, est considéré par une certaine tradition, comme le septième sage du pays grec. Voici son histoire : « Il naît dans une famille de bergers, habitant à l’ombre du palais du légendaire Minos. Alors qu’il cherche un mouton égaré, il trouve une grotte1 dans laquelle il tombe endormi pendant cinquante-sept ans. C’est la grotte du dieu à mystères. Le dieu lui donne, pendant son sommeil, la connaissance de la nature et de l’organisme humain, et lui accorde, en prime, le don de divination. Revenu parmi les hommes, il se fait connaître par sa sagesse2 et ses connaissances occultes. Adepte du jeûne, il se nourrit uniquement d’une substance végétale, qu’il conserve dans un sabot de boeuf. Il peut séparer son âme de son corps et voyager ainsi par l’esprit. »

Voici maintenant une histoire, celle de Sidi Mohemmed Bou Qobrin (l’homme aux deux tombeaux) qu’on raconte en Kabylie, vingt-cinq siècles, après Epimènide : « Sidi Mohamed Bou Qobrin est une personnalité soufi du XVIIIème siècle, originaire des montagnes de Kabylie, fondateur de la confrérie soufie Rahmania. Issu d’une famille maraboutique, très jeune, il commence à étudier déjà les sciences religieuses dans sa région natale, avant de se rendre à El Azhar en Egypte, où, il rejoint la tariqa des khalawatiya : une confrérie soufie, l’une des voies pour « atteindre La Vérité ». La khalawitiya tire son origine deKhalwa qui signifie retraite. En référence à la retraite spirituelle de Mohamed et de Moise, l’un dans la grotte de Hira et l’autre, sur le Mont Sinaï. Sidi Mohamed Bou Qobrin se retire, à son tour, dans une grotte ou alors dans une pièce fermée pour pratiquer la prière, la méditation, la récitation du Coran et le dhikr, qui est l’invocation des noms de Dieu. Cette retraite se vit avec très peu de nourriture, et elle est d’une durée illimitée. Après trente ans d’absence, il revient chez lui, et fonde sa première zaouia, puis plus tard sa confrèrie Rahmania. »

Vingt-six siècles après Epimènide, l’Orient offre aux Kabyles des Saints kabyles fraîchement sortis de la grotte, lieu de Vérité absolue. Cela se passe loin du Vème siècle athénien et de la Renaissance italienne. Loin de Socrate, de Galilée, des savants modernes et humanistes qui ont permis, aujourd’hui, à l’humanité d’explorer, grâce à sa technologie, les recoins de la planète Mars, après avoir marché, le siècle dernier, sur la Lune. C’est pendant ces grandes réalisations humaines que l’Orient propose aux Kabyles la sagesse de la grotte. A l’âge où la vérité est liée au binaire mathématique 0 et 1, le fondement de tout, voilà que des Kabyles, pressés de changer un monde qui les dépasse, se bousculent à nouveau vers la vérité orientale, irrationnelle et « grotesque »(mot qui il faut le savoir vient du mot grotte en italien). Instinct de survie, dès que l’homme est acculé, il regagne sa grotte primitive, son seul lieu sûr. Des Kabyles qui pensent sauver leur âme, en plein déluge, se précipitent vers la grotte des saints que Platon3 voyaient déjà, il y a vingt-cinq siècles, enchaînés, côtoyant les ombres, en accusant et en menaçant leurs frères, encore dans la lumière, de mort et du purgatoire.

Les Grecs, inventeurs de la raison, en abandonnant la grotte pour la cité, ont abandonné de fait la voix d’Epimènide, revenu du sommeil et des ténèbres, pour la Vérité rationnelle, la lumière du dialogue, les vérités relatives des philosophes4 et des citoyens politiques, les « animaux » d’Aristote.

Et les idées de ces philosophes n’ont-elles pas voyagé jusque chez les Kabyles, où leurs valeurs ont élu domicile ou peut-être, trouvé écho dans les villages d’antan qui les pratiquaient déjà sans la théorie de ces illustres maîtres? Ne reconnaît-on pas des valeurs, promues par Platon, dans les paroles des Kabyles, qui certes, n’ont pas étudié la vertu à l’école platonicienne, mais hérité de leurs anciens numides, les amis des Grecs et des Romains. Des vertus que le monothéisme islamique considère toujours comme désuètes et sans valeur. Schizophrènes, des Kabyles, sous la menace et le harcèlement prosélyte, se mettent à douter de leurs vertus millénaires et se remettent, petit à petit, à redécouvrir les Tariqa des hommes des grottes. C’est le retour, grâce à l’Etat algérien et ses alliés islamistes, à la parole révélée, au soufisme rajeuni, à la spiritualité du derwich tourneur et des illuminés, et à toutes les pratiques irrationnelles, qui maintiennent le Kabyle dans la peur et la barbarie.

De par son voyage initiatique, Mohamed Abderhmane Bou Qobrin a appris la voie de la Vérité, celle qui vient de loin, du pays du prophète. Qui ose remettre sa parole en doute ? Et il en est de même de tous les saints de Kabylie, tous inspirés, visités, et qui ont vécu de La « Vérité » que Dieu leur a révélée, les uns dans leur sommeil, d’autres dans leur berceau, puis d’autres encore dans leur retraite. C’est la même histoire depuis Hésiode, gardant ses moutons, au pied de la montagne et que les Muses visitent pour lui apprendre La Vérité, celle de l’origine du monde et des dieux. D’autres depuis, des siècles plus tard, n’hésiteront pas à aller abandonner leurs brebis pour suivre des archanges dans les grottes et emprunter, dans leurs bibliothèques sacrées, non pas des poèmes cette fois-ci, mais des Livres, d’autres La Vérité(s).

Beaucoup de Kabyles confèrent encore beaucoup de pouvoir à ces saints. Les uns racontent que le leur a ordonné à un moulin de s’arrêter, il s’est arrêté; d’autres témoignent que le leur fait jaillir de l’eau de la terre en frappant avec son bâton, mais l’histoire la plus édifiante reste celle de ce noble villageois, qui pour impressionner un instituteur, un étranger, lui dit : « Tu vois ce mausolée, où est enterré notre saint, on raconte que des chasseurs ont tiré des étourneaux installés sur son toit et ils n’en ont fait tomber aucun. » L’étranger lui demande : « Et quand l’armée française vous tire dessus, elle en fait tomber. » Le villageois lui dit : « Oui, malheureusement. » L’étranger sourit et lui dit : « A quoi sert un saint qui protège les oiseaux, mais pas ses enfants. »

Mais il n’y a rien qui puisse changer les mentalités de certains Kabyles, ni la science, ni la guerre, ni les catastrophes naturelles de tout ordre. A chaque séisme, le Kabyle « endoctriné » s’accuse d’être la cause de la colère de Dieu. Il se retourne de plus belle vers ses saints pour le protéger. Des saints qu’Idir a merveilleusement décrits, au passage, dans Muḥend-nneγ/Notre Mohand.

 

Muḥend-nneγ d afeḥli,

Yemzel wezger yesekr-it,

Lemluk zedγent d lwali,

Win i t-iεuṣan yerz-it,

Anda akka yella ufeḥli

Mi d-yebbweḍ waεdaw s asqif ?

Temdeḥ tmurt i rkuli :

A Ṣṣelaḥ sfeḍt lḥif !

Waqila lberhan yeγli,

Mi gebda ṛsas yettiẓif.

Ecc akkin, err akkin

S tlufa-k baεed-iyi akkin,

Muḥend-nneγ d afeḥli,

S wawal i gurra tikli,

Iserreḥ abrid i tmuγli

Di Tkaεbett wa din yeqwan,

Anda akka yella ufeḥli,

Asmi rrunt tyemmatin,

Wa yeṛz wa d imnejli,

Wa yenfa wa ddaw tmedlin…

Ccix n taddart yeγli,

Bbwint-tt tḥemalin.

Ecc akkin, err akkin

S tlufa-k baεed-iyi akkin,

 

Notre Mohand est un héros,

Il a réanimé un boeuf égorgé,

Un saint habité par les anges,

Il entrave celui qui le contrarie,

Mais où était donc passé le héros

Quand l’ennemi était arrivé devant la porte?

Tout le pays invoquait :

Ô Saints, épargnez-nous la misère !

Mais le miracle est tombé,

Au son des balles qui sifflaient.

Garde loin, loin de moi,

Tes histoires, éloigne-toi.

Notre Mohand est un héros,

Il a tracé la voie avec la parole,

Il dégage la route à la vue,

A la Mecque il y a le puissant,

Mais où était donc passé le héros

Quand les mères pleuraient ?

L’un est brisé, l’autre s’est sauvé,

L’autre s’est exilé, et l’autre encore est enterré…

Le cheikh du village est tombé,

Emporté par la crue.

Garde loin, loin de moi,

Tes histoires, éloigne-toi.

Voici donc des Maîtres de Vérité dont l’esprit « saint » continue encore à sévir, à faire peur, à consommer l’argent des pauvres Kabyles, à les maintenir dans la soumission et la croyance. Chacun les honore et les adule, jure par eux, leur sacrifie, les visite et leur demande guérison, santé, fertilité au détriment de la raison et de la médecine. Le pouvoir d’Alger, conscient du danger de la Kabylie, encourage le Kabyle dans la croyance en ses saints, par l’entremise de ses chanteurs religieux, de son école coranique et de ses conservateurs villageois qui lui font croire que ce sont ses traditions. Que ses saints sont des hommes exceptionnels, des savants, des élus de Dieu, dont la parole, sans conteste, est La Vérité. Les mêmes saints qui voient le pouvoir voler l’argent et les biens que les croyants déposent dans leurs sanctuaires, mais qui ne font rien. Voilà comment l’Etat algérien prélève de l’impôt en Kabylie, sur le dos des crédules et des douces brebis égarées dans les pâturages d’un hypothétique paradis.

Le passage du discours religieux au discours philosophique chez les Grecs

Le passage du discours magico-religieux au discours philosophique ne s’est pas fait aisément en Grèce, mais progressivement, en passant par le discours philosophico-religieux, période où la Grèce comptait beaucoup de sectes religieuses, période que nous pouvons dire équivalente de celle des fondations des zaouia et des confréries islamiques en Kabylie. Les confréries soufies musulmanes se targuent aussi, comme les sectes grecques archaïques, de vivre selon des règles philosophiques. Mais les philosophes grecs de la fin de l’âge archaïque, même s’ils s’intéressaient de façon scientifique à la création du monde, leur quête de Vérité ne différait pas beaucoup de celle des religieux de l’âge archaïque. Le philosophe-religieux, tel Pythagore ou Parménide5 se voulaient les héritiers des anciens Maîtres de Vérité, à savoir les rois, les devins et les poètes.

Voilà ce que Marcel Détienne écrit dans son livre : « Les Maîtres de Vérité dans la Grèce archaïque » : « Il y a dans la Grèce archaïque des fonctions privilégiées qui ont la « Vérité » pour attribut, comme certaines espèces naturelles ont pour elles la nageoire ou l’aile. Poètes inspirés, devins, roi de justice sont d’emblée « Maitres de Vérité ». Dès son apparition, le philosophe prend la relève de ces types de personnages humains: comme eux, à la suite des mages et des individus extatiques, le philosophe prétend atteindre et révéler une « Vérité » qui est « l’homologue et l’antithèse » de la « Vérité religieuse ». Par ailleurs, si, sur bien des points, la philosophie s’oppose directement aux conceptions religieuses traditionnelles, elle se présente aussi dans certains aspects de sa problématique comme l’héritière de la pensée religieuse. »

Sur les Philosophes de la fin de la période de la période archaïque, à savoir ces héritiers de la pensée religieuse, J. P. Vernant écrit : « La pensée physique des Milèsiens se mouvait dans le cadre des grandes oppositions établies par la pensée religieuse grecque entre toute une série de termes antinomiques : Les dieux-les hommes, l’invisible-le visible, les éternels-les mortels, le permanent-le changeant, le puissant-l’impuissant, le pur-le mélangé, l’assuré-l’incertain. » N’est-ce pas le discours des religieux musulmans ? Il n’y a qu’à écouter leur « philosophie » ou les chants religieux que ces confréries promeuvent pour se rendre compte que toute leur litanie tourne autour de ces oppositions. La religion a toujours joué avec les oppositions et les contraires, toutes sont d’accord pour dire que le grand est mieux que le petit, la lumière est mieux que l’obscurité… avant que les philosophes du Vème siècle, ceux de la réforme, notamment les Sophistes, ne remettent en question toutes ces nouvelles « Vérités », annoncées comme philosophiques, pour les relativiser en disant que rien n’est bon ni mauvais en soi6. Effectivement, qui a décidé que la lumière est meilleure que l’obscurité. A-t-on demandé son avis à la chouette ?

C’est dans ce sens qu’il faut peut-être étudier le discours des confréries soufies, dont les membres se veulent philosophes. Leur discours, comme celui des philosophes-religieux grecs, ne fait que perpétuer la pensée religieuse des imams et du clergé musulman. C’est en ce sens aussi que l’islam et les religions monothéistes se veulent aussi comme porteuses de science, de philosophie et de tous les savoirs ? Mais quels savoirs ? Celui du bien et du mal, du blanc et du noir, du croyant et du non croyant, du corps et de l’esprit… tout est dualiste et manichéen chez elle. Voilà sans doute pourquoi Nietzsche nous invite à philosopher par-delà le bien et le mal. C’est à dire dans des contrées laïques et libres.

Le Kabyle est désarmé devant les religieux musulmans. Ne comprenant pas le Coran, ni la langue arabe7, il n’entend que le verdict que les versets lui assène comme à un accusé coupable de quelque crime. Le Kabyle lambda pense que la « Vérité » niche dans de belles paroles ou dans des discours qu’il ne peut pas comprendre. Dépourvu de questions, de discours contradictoires, d’arguments rationnels et d’esprit critique, il se laisse gagner par la mélopée coranique qui le transporte sur un tapis d’Orient vers la prairie de ‘La Vérité.’

Philosophes grecs et intellectuels kabyles

Au Vème siècle, les philosophes grecs, grâce au dialogue, ont consacré le dépérissement de la parole magico-religieuse, qui était solidaire de l’ancien système de pensée, et ont déterminé l’avènement d’un nouveau monde autonome de la parole, ainsi que la réflexion sur le langage en tant qu’instrument. Eschyle, décrivant le procès d’Oreste, l’assassin de sa mère, sur l’Aréopage, Athéna, déesse de la raison, se voyait déjà acquise au dialogue et à la vérité par la preuve. Par sa parole :« Je dis que les choses ne triomphent pas par des serments. »8 Elle marque sa distance avec l’ancien monde et la toute-puissance des rois, des dieux, des devins et autres puissances surnaturelles. Elle organise le procès d’Oreste, invite l’assemblée des nobles athéniens, ainsi que d’autres divinités, comme les Erinyes, témoins du meurtre de Clytemnestre, tuée par son fils Oreste. Eschyle annonce la fin de l’ancien système de Justice, et c’est avec la phrase d’Athéna, la déesse de la raison, que s’ouvre le procès d’Oreste et la nouvelle Justice. Elle permet à tous les présents au procès de donner leur avis et comme, dans un procès moderne, le verdict est soumis au vote.

Ce sont-là, les vertus du Polythéisme, où les dieux s’adaptent à la marche des hommes. Des dieux et des déesses qui ont quitté le monde d’Hésiode, et les voici, dans le monde des philosophes. Athéna, du Parthénon à l’Aréopage, est passée de la métis à la raison, de la tromperie à la persuasion, de la vérité révélée à la vérité vérifiée. Le passage de l’ancien monde au nouveau a permis l’avènement du Logos, le meilleur moyen de connaitre le réel; l’instrument de rapports sociaux. Le passage de l’ancien monde au nouveau a permis en outre l’émergence de de la pensée mathématique, celle qui a fait naître l’idée que le réel est aussi exprimé par les nombres.

Rien n’est figé chez les Grecs, même les dieux évoluent. Contrairement à la Kabylie, où le temps semble circulaire et anhistorique. Quant à certains intellectuels kabyles, qui, dans l’espoir de plaire àl’intelligentsia du pays d’accueil, excellent en Europe dans la défense de la laïcité et des droits de l’homme, la récitation de la révolution française, le rejet de l’église catholique. Mais dès que ces faux opposants à la dictature et à l’hégémonie religieuse de leur pays d’origine, pour plaire aussi bien aux militaires qu’aux islamistes d’Alger, ou encore aux hadj et aux conservateurs du village, dès qu’ils ont en face d’eux des Kabyles, ils reprennent tout de suite le chemin de la grotte, en évoquant les traditions, l’islam de leurs parents et tout ce qui se cultive, loin du soleil, à l’ombre de la caverne platonicienne kabyle pleine de faux-semblants et d’idoles compassées.

1° partie

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