Mohamed Haroun : itinéraire d’un militant.

Qui est Mohamed Haroun ?

Mohamed Haroun : Je suis né le 13 avril 1944, à Tifrit, fils du « sergent Tahar » tombé au Champ d’honneur les armes à la main en 1958. En plus de mon père, j’ai perdu deux sœurs mortes de misères des suites directes de la guerre de libération.

Ma mère, quant à elle est morte dans un accident de la circulation en venant me rendre visite en prison.
J’ai commencé mes études à l’âge de 11 ans dans un camp militaire Français. En 1963, j’ai rejoint le centre d’enfants de Chouhada de Bir-Lahrach (El-Eulma, W. de Sétif). Brillant élève, j’ai fait trois classes en une seule année (Cm1, Cm2 et fin d’études). Puis, orienté vers le CET (Collège d’enseignement technique) d’El-Eulma, je faisais sept kilo- mètres à pied entre le centre et le CET. En 1967, je me suis inscrit au CNET de Sidi-Aïch pour préparer un CAP d’ajusteur, diplôme que j’ai obtenu avec la meilleure note. Après un concours, j’ai été admis au lycée technique de Dellys où j’ai obtenu le BM (Brevet de Maîtrise) et le Bac Technique, diplôme grâce auquel je me suis inscrit à la Faculté centrale d’Alger en Sciences exactes. Mon vœu, à l’époque, c’était l’étude de la conception du laser. Parallèlement, je travaillais et étudiais l’astronomie à l’Observatoire de Bouzaréah et, le temps restant, je faisais de la recherche sur la langue tamazight. J’étais même en contact avec feu Mammeri, alors Directeur du C.R.A.P.E. à Alger. Tout cela a été interrompu par mon arrestation le 5 janvier 1976.

Pourquoi cette interruption alors que vous aviez un avenir prometteur ?

Au lendemain de l’indépendance déjà, j’ai été déçu et révolté par l’attitude négative de certaines personnes qui n’ont pas respecté le Serment donné à nos pères morts pour l’Algérie.

Expliquez-vous ?

Je vous cite quelques exemples des causes de ma révolte :
Pour entrer au centre d’enfants de Chouhada en 1963, j’ai dû pleurer pour apitoyer le maire de l’époque. J’ai essayé, mais en vain, d’obtenir une bourse d’internat au CNET de Sidi-Aïch. J’étais donc obligé de payer ma pension qui s’élevait à 340 DA par trimestre alors que ma mère, veuve de Chahid avec trois enfants à charge ne touchait que la modique somme de 540 DA par trimestre ! Il nous restait donc que 200 DA. Qui peut vivre avec cette somme pendant trois mois ? Au lycée technique de Dellys, pendant la fête de l’Aïd, je n’avais pas 1 centime pour rentrer chez moi. Savez-vous ce que le surveillant m’avait dit : « Du moment que tu n’as pas d’argent pour rentrer chez toi, je me demande ce que tu fais ici dans le lycée ».

D’après lui, un pauvre n’a pas le droit d’étudier… Maître d’internat au C.E.G. de Dellys pendant l’année scolaire 1970/1971, je commençais à sensibiliser les élèves sur la question amazighe.
Les enseignants coopérants Egyptiens se sont réunis et ont exigé mon exclusion de l’établissement. En tant qu’Algérien, n’avais-je pas le droit de rechercher mes origines et ce dans mon propre pays ?
Enfin, ce serait trop long pour énumérer toutes les vexations que j’ai subies.

Vous avez donc décidé de mener un combat ?

Oui.

Lequel ?

Avant tout je suis fils de combattant, j’ai vécu la guerre dans ma chair. Savez-vous que la maison qui a abrité le premier congrès du FLN à Ifri (Ouzellaguen) appartient à ma propre tante Ouardia Haroun ? Très jeune, j’ai été déjà prédestiné et conditionné pour mener un combat pour la liberté et contre l’injustice et ce, d’où qu’elle vienne.

Pourquoi avoir choisi la violence comme moyen de lutte ?

La violence est un ultime recours pour tout combat. J’ai commencé à militer dans des organisations clandestines, au début strictement dans le cadre culturel. C’est ainsi que j’ai participé à la création de la revue Itij (Le soleil) en langue tamazight qui était éditée en Algérie. Cette revue avait attiré les foudres du pouvoir qui avait opté pour la répression. Loin de baisser les bras, avec un groupe nous avons créé l’Organisation des Forces Berbères (l’OFB) et avons édité, toujours en Algérie, une revue politique Athmaten (les frères). En outre, nous distribuons des tracts pour éveiller la conscience et la connaissance identitaire. La répression a doublé de férocité.
Et dans ce climat de psychose, j’ai été donc prêt à tout pour redonner du courage au peuple algérien et à donner un sens à mon combat. Je pourrais m’expliquer plus longuement dès qu’une autre occasion me sera donnée. Je dois vous dire que j’ai été « boycotté» par les médias depuis ma libération.

Et votre arrestation ?

J’ai été arrêté le 5 janvier au restaurant universitaire vers 20h par la Sécurité Militaire. Mis dans une voiture banalisée jusqu’à hauteur de la R.T.A. (Radiotélévision Algérienne), là j’ai été conduit dans un fourgon blindé et complètement dans le noir, en un lieu que j’ignore jusqu’à maintenant où j’ai subi un interrogatoire musclé pour ne pas dire que j’ai été torturé.

A la Cour de sûreté de l’Etat de Médéa, votre procès ?

Vous croyez qu’il y a eu procès ? Nous avons été à Médéa uniquement pour écouter le verdict. Mon avocat, commis d’office, était bègue ! Prison à perpétuité pour moi.

En entendant le verdict, qu’elle a été votre réaction ?

J’ai été très calme, serein même. En fait le verdict n’avait fait que renforcer davantage ma conviction dans la lutte. Car une fois de plus, je venais d’être victime d’une autre injustice dans mon propre pays.

Parlez-nous de votre détention ?

Au début, ce qui m’avait touché c’était le fait d’être présenté comme étant anti-Algérien, un bandit, un vaurien, un vendu etc.… Mais comble de tout cela, c’est quand ils ont osé porter atteinte à la mémoire de mon père, un Chahid ayant comme nom de guerre « Sergent Tahar», mort pour l’Algérie.
Toute ma détention s’était déroulée à Lambèse onze ans et demi durant.

Les conditions de votre détention ?

Les premières années atroces : j’ai même connu l’isolement. On avait voulu me faire passer pour un fou et ce, pendant deux ans au moins. C’était une raison pour moi de ne pas perdre la raison. J’ai lutté contre la folie. Je ne m’en suis sorti de cet enfer que grâce à ma persévérance et à mon esprit de lutteur, de combattant.

A quoi passiez-vous votre temps ?

A étudier, à lire tout ce qui me passait par la main : français, arabe, anglais, espagnol etc. Et surtout continuer clandestinement à faire des recherches. Ce qui m’a permis de supporter ce calvaire et préparer l’avenir, car je croyais en ma libération.

Votre libération ?

J’ai été libéré le 5 juillet 1987, à l’occasion du 25e anniversaire de l’Indépendance. Mais cette liberté n’était pas complète car je n’ai pas retrouvé ma mère, morte dans un accident de la circulation en voulant me rendre visite à Lambèse. Je n’avais pas eu le droit de la voir avant son enterrement vers la fin de 1976. Et dire, la pauvre qu’elle avait été ravitailleuse et agent de renseignements pendant la révolution.

Comment avez-vous été accueilli par la population de Tifrit et de la région ?

C’était grandiose, indescriptible, cela m’a fait oublier les onze ans et demi de misère passés à Lambèse et a renforcé ma conviction à donner plus pour l’Algérie pour laquelle tant de larmes et de sang ont coulé.

Que devient Mohamed Haroun ?

Je suis sans emploi, sans aucune ressource, célibataire, je suis aidé par des amis pour survivre, néanmoins cela ne me décourage pas pour continuer mon combat pour un idéal qui est Liberté Justice.

Et la démocratie naissante en Algérie ?

Vous savez, la démocratie n’est pas un vain mot car un Roi qui donnerait un peu de liberté à son peuple sera un démocrate… Hassan II du Maroc à même une opposition, le Roi de Jordanie, un parlement qui ne lui est pas majoritaire et au Népal, on vote !

Vos projets ?

Littérature berbère, études sur la grammaire amazighe, linguistique générale et de la peinture.

Le mot de la fin ?

Croyez-vous que cet entretien sera publié ?

Interview réalisée par Chérif Belamri
(Source : Le Pays n° 17 du 24 au 30 août 1991)

Retranscrite par l’équipe de la page Facebook arraw n tlelli

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