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Taqbaylit vs. amazigh/tamazight

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L’usage linguistique confirme depuis un certain nombre d’année le recours au terme amazigh qui remplace, notamment en Afrique du Nord, quasi complètement son équivalent dans les langues européennes : « berbère ».

L’usage du terme amazigh ou tamazight se fait –en Algérie – parallèlement à une autre dénomination, plus locale, comme taqbaylit.

Mais alors, que parle-t-on en Kabylie? Tamazight ? l’amazigh ou taqbaylit ?

Nous essayerons dans les lignes qui suivent d’apporter certains éléments qui aideront peut-être à distinguer entre ces concepts

Du point de vue linguistique

Le mot amazigh est une adaptation au français de l’autoglottonyme tamazight – c.à.d. le terme qu’utilisent des locuteurs berbérophones pour dénommer leur propre langue. Ainsi, nous utilisons par exemple l’adaptation phono-morphologique amazige en espagnol ; amazic en catalan ou masirisch en allemand au lieu et place du terme tamazight. Dire tamazight en français, anglais, allemand ou espagnol est donc impropre. C’est comme si on disait la langue Deutsch pour parler de l’allemand ou la langue ‘arabiyya pour parler de l’arabe. Voilà donc pour l’opposition amazigh vs. tamazight.

Qu’en est-il à présent du sens que recouvre ce terme ?

Le concept amazigh, dans son usage actuel, recouvre le champ sémantique du terme «Berbère». Ce dernier, de par son origine étrangère (gréco-latine mais aussi arabe), est rejeté par les militants qui y voient de fortes connotations péjoratives (Barbarus/Barbaroi, barbaros, barbara…). En son lieu et place, les mêmes cercles revendiquent le mot «amazigh», perçu par ces mêmes cercles comme l’équivalent, »politiquement correct », du mot « berbère ».

Usages et références

Le kabyle c’est de l’amazigh mais l’amazigh ce n’est pas que du kabyle. Toutes les classifications linguistiques donnent le berbère, donc l’amazigh, comme une famille linguistique à l’instar du sémitique, des langues tchadiques ou du copte.

Chacune de ces familles linguistiques constitue une branche d’un groupe plus vaste dénommé l’Afro-asiatique, appelée auparavant chamito-sémitique.

Chaque branche de cette famille afro-asiatique est composée elle-même de différentes langues. Dans le cas du berbère, les différentes classifications identifient par exemple le Kabyle, le Rifain, le Tachelhit, le Touareg, etc.

À l’exception de la région de l’Atlas central au Maroc et de quelques usages non vraiment consolidés comme dans le Rif par exemple, le concept tamazight ou sa variante l’amazigh n’a pas vraiment d’ancrage dans la réalité linguistique et sociale : les berbérophones parlent en général le rifain, le kabyle, le tachelḥit, le touareg etc., mais la tradition linguistique locale ne connaît pas le terme amazigh, dont l’usage est pratiquement nul jusqu’à son introduction et massification avec l’essor du mouvement berbère surtout à partir des années 1980.

De fait, aucun auteur traditionnel kabyle ne l’utilise. Ni Boulifa, ni les Amrouche, Feraoun ou autres auteurs connus n’y font référence. Tous parlent du kabyle (taqbaylit) ou du berbère pour se référer à leur langue maternelle.

Taqbaylit est également très fortement implanté chez le locuteur kabyle. Ce terme renvoie dans sa langue à un élément structurant de son identité, à un des piliers culturels, socioculturels et anthropologiques sur lesquels repose cette identité et qui porte d’ailleurs le même nom: taqbaylit compris comme un code d’honneur ; un ensemble de comportement et d’attitudes qui définiraient la kabylité. Ce concept est proverbial dans l’imaginaire kabyle et se reflète par exemple dans des expressions bien kabyles comme par exemple : yal wa d teqbaylit-is, “À chacun sa kabylité-».

Du point de vue sociolinguistique

La fragmentation géographique des langues berbères qui résulte d’un long processus historique, nous donne l’image d’ilots linguistiques répartis sur toute l’Afrique du Nord dans des zones aux climats et aux reliefs très différenciés avec donc des modes de vie distincts divisant les populations berbérophones entre sédentaires et nomades.

Ces différences affecteront du point de vue diachronique et synchronique l’homogénéité supposée d’un proto-berbère original favorisant une évolution de plus en plus divergente avec passage du temps. Aujourd’hui, la plupart des linguistes préfèrent parler de « langues berbères » au pluriel, soulignant l’absence, parfois quasi-totale, d’intercompréhension, comme c’est le cas par exemple entre les locuteurs berbérophones du Nord et ceux du Sud (par exemple entre le kabyle et le touareg). Mais ces difficultés sont également loin d’être négligeables entre les groupes zenatas et sanhadja par exemple (zenaga et kabyle ; tacelhit et rifain etc..).

Linguistiquement, le concept « langue amazighe » n’évoque pas une langue unique et homogène mais un ensemble de parlers ou de variantes répartis sur tout l’espace nord-africain. Dire « je parle tamazight » ou « l’amazigh » n’a pas d’ancrage précis dans la réalité linguistique puisque le terme renvoie à une multitude de langues (les variantes berbères) et à un immense espace géographique de dimension continentale (l’Afrique du Nord).

De même, le terme « amazigh » – concept vaste, abstrait et supranational – n’est pas le plus indiqué pour désigner une langue maternelle. C’est comme si on disait : ma langue maternelle c’est le sémitique ou le couchitique. Les véritables langues maternelles sont constituées par une des langues naturelles qui font partie de la branche berbère de l’Afro-asiatique : le rifain, le tachelhit, le kabyle etc.

De fait, les dialectes, parlers ou langues actuelles ne connaissent pas en usage interne la désignation « amazigh ».

Du point de vue politique et historique

Le terme « amazigh » est un néologisme qui a été inventé ou reconstruit par les Kabyles en chantant le nationalisme algérien en langue locale (Ait amrane, 1945, Ekker a mmis umazigh). En revanche, nous ne disposons pas de documents qui parlent explicitement d’une « langue amazighe » comme langue commune aux populations nord-africaines. Les textes anciens parlent d’une langue berbère ou barbariyya en arabe, voire même d’un lisān al ; -ġarbī . Historiquement, nous ne disposons pas de documents de l’époque antique ou médiévale qui parlent de langue « amazighe ».

L’extension de ce terme dans toutes les zones berbérophones désignant globalement toutes les variantes ou parlers berbères se fera parallèlement au développement des revendications identitaires, d’abord en Kabylie, ensuite dans d’autres régions berbérophones.

Cet usage reflète la forte aspiration des militants à voir un jour se développer une langue commune et surtout unique à l’ensemble du monde berbère afin de pouvoir faire face à des langues écrites aussi puissantes que l’arabe ou le français. Le succès du terme amazigh / tamazight renvoie également à la volonté de reconstruction et de réappropriation d’un système de dénomination propre et enfin de se soustraire aux systèmes onomastiques extérieurs, souvent mis en relation avec le français ou l’arabe.

Relevons, comme fait curieux, la coïncidence dans la revendication de l’usage de ce terme entre les militants berbères et l’État et ses institutions. Est également notable l’alignement de l’État algérien et marocain sur cette position. Les deux États, rivaux dans pratiquement tous les domaines, se rejoignent dans la préférence du terme amazigh/tamazight, même si ensuite, chacun optera pour une variante ou une autre.

En effet, dans la constitution des deux pays nord-africains, le Maroc et l’Algérie, le concept amazigh apparaît de la manière suivante :

– Pour le Maroc, l’article 5 de la constitution de 2011 stipule : « L’amazighe constitue une langue officielle de l’État ».

– Pour l’Algérie, en revanche, l’article 4 de la constitution de 2016 nous dit : « Tamazight est également langue nationale ».

Ces choix terminologiques se refléteront par la suite dans le langage des institutions chargées de promouvoir l’amazighité, comme le HCA et l’IRCAM et qui éviteront soigneusement des dénominations à forte charge «régionale» ou spécifique comme « kabyle » en Algérie ou « Rif » au Maroc.

La réalité du terrain

Dans la pratique, le passage du berbère de l’oralité à l’écriture – qui rythme l’évolution de la reconnaissance du berbère en Algérie et au Maroc – conduit parfois à certaines confusions dans les usages. Pensé comme équivalent au mot kabyle, le terme tamazight semble néanmoins évoluer aujourd’hui vers une spécialisation sémantique désignant surtout la langue écrite que les élèves apprennent à l’école par opposition à taqbaylit, parlée à la maison et dans la rue. Ainsi, on dira davantage: qqareγ tamaziγt « j’apprends le berbère », mais icennu s teqbaylit, ittmeslay taqbaylit « il chante en kabyle, il parle kabyle ».

La confusion demeure dans la mesure où les évolutions politiques ont approfondi le clivage entre les adeptes de la taqbaylit et ceux de tamazight.

En effet, l’irruption des autonomistes et souverainistes kabyles sur la scène politique a accentué la brèche qui existait déjà entre partisans d’une Kabylie « algérienne » et ceux d’une spécificité kabyle ou entre « algérianistes » et « Autonomistes/Souverainistes ». Cette évolution n’a pas manqué d’avoir des répercussions sur les usages linguistiques, les premiers optant davantage pour un concept unificateur : amazigh/tamazight pendant que les seconds préfèrent nettement la «spécificité» kabyle en revenant au terme taqbaylit.

L’observateur, même non averti, aura remarqué, par ailleurs, que l’état algérien ne semble plus avoir de problèmes avec l’amazigh et l’amazighité alors qu’il semble combattre tout ce qui renverrait à une «spécificité» kabyle. Il peut ainsi parfaitement s’accommoder du terme amazigh puisque tous les Algériens sont devenus par la grâce d’un décret et de la constitution des Amazighs après avoir été tous des Arabes.

De la même manière ce qui était combattu hier, la bannière amazighe, ne semble plus poser problème puisqu’elle renvoie à une composante supplémentaire de l’identité algérienne : l’amazighité qui s’ajouterait à l’islamité et l’arabité sans remettre en question la sacro-sainte unité du pays. En revanche, l’État interdira le drapeau popularisé par le MAK et, de ce fait, assimilé à une bannière spécifiquement kabyle. La menace pour l’État monolithique et uniciste demeurant toujours la spécificité ou la diversité.

Mohand Tilmatine

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