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​Ferhat Mehenni : LA SOCIÉTÉ KABYLE

Proposé par Rédaction

 La société kabyle est traversée par des clivages sociaux d’un type particulier. Elle a longtemps entretenu, après l’avoir stabilisée, une hiérarchie entre Marabouts, Kabyles et esclaves. Depuis l’indépendance de l’Algérie, la structure sociale a évolué vers des formes de solidarité qui font abstraction des castes et des classes. Le défi de survivre en tant que peuple, y compris lorsque les Kabyles n’avaient pas encore repris conscience d’en être un, a induit un comportement chez eux qui renforce une tendance à aller vers une communauté de destin. Cette volonté de récupérer leur rôle d’acteur politique, afin de gérer leur destin collectif, va en s’accentuant et ce indépendamment des survivances de rapports sociaux qui portent toujours la marque du passé. C’est sur ces clivages anciens qu’essaie de jouer le pouvoir algérien pour susciter des divisions ….afin de gagner du temps et, pourquoi pas, tenter de discréditer tous ceux qui lui sont hostiles.

Il existe en Kabylie de multiples lézardes sociales qui font notre faiblesse face au défi que nous relevons aujourd’hui de construire un État. Au-delà des classes sociales modernes que le mode de production mondial a universalisées, nous avons à composer avec un héritage socioculturel qui se prête volontiers aux divisions et aux ressentiments entre membres d’un même village, d’un même clan. 

La question des Marabouts et celle des çofs sont les deux grands dangers potentiels qui menacent d’affaiblir les efforts de réunification des énergies locales pour bâtir des institutions kabyles efficaces et pérennes. Il ne s’agit pas pour nous de dénoncer une quelconque forme d’esprit de clocher mais de savoir faire face à une réalité comportementale qui met en œuvre des réflexes négatifs dès lors que sont en jeu des intérêts de leadership politique sur tout ou partie de la Kabylie. Nous avons l’obligation morale d’en parler, d’entamer le débat sur la place et le statut de chacun dans la future Kabylie  pour ne pas avoir à reproduire entre Kabyles le contrat national de dupes qu’il y eut entre Algériens au lendemain de leur guerre d’indépendance .

Le principal problème que nous avons à résoudre est celui des Marabouts. Leur origine qui remonterait au XIe  siècle se raconte dans leurs familles comme une légende. Issus de la dynastie berbère almoravide qui avait régné sur l’ouest de l’Afrique du Nord de 1055 à 1147, ils durent garder leur influence sur la Kabylie où ils seraient venus trouver refuge après la chute de leur royaume. Des siècles durant, ils furent notre élite et avaient autorité sur les conseils de villages.

La Kabylie étant une société sans police ni prison, leur pouvoir résidait dans le respect que chacun leur vouait et la crainte d’une malédiction divine qui s’abattrait sur quiconque oserait porter atteinte à leur renommée ou défier leur autorité morale. Leur prestigieux statut social était dû au monopole que leurs lettrés exerçaient sur le savoir, l’interprétation de l’islam et des textes coraniques. Parce qu’ils étaient nos

gens du Livre, ils sont devenus nos nobles au fil du temps. Leur fonction sociale en a fait nos législateurs et nos médiateurs dans les conflits qui opposaient souvent nos villages et nos villageois. C’est pour partie grâce à eux et à leur respect de notre pratique religieuse que nous maintenons une forme de laïcité si particulière où l’homme de religion ne s’immisce jamais dans la gestion politique du village. Ils étaient la raison, la sagesse, le savoir et la justice. En stabilisant les équilibres sociopolitiques par leurs interventions avisées, ils étaient devenus l’élément indispensable à l’organisation sociale kabyle du Moyen Âge que nous n’avons abandonnée que depuis moins d’un demi-siècle.

En tant qu’infime minorité au départ, le coût social des Marabouts était supportable pour la société. Au fur et à mesure que leur démographie croissait, le poids de leur entretien devenait problématique jusqu’à n’être assuré qu’à titre ponctuel et personnel, en contrepartie de prestations dûment réalisées. Un cheikh qui officie quotidiennement dans un village pendant le ramadan y est nourri chaque soir à tour de rôle par un des membres de la communauté. S’il vient d’un village maraboutique éloigné, il est logé avec sa famille à la mosquée. Dans ce cas, sa femme est généralement cloîtrée et ce sont les femmes du village qui lui apportent eau, bois de chauffe ou de cuisine, fruits et légumes. 

Aujourd’hui, bien que nous ne disposions pas de données chiffrées, les Marabouts représenteraient environ le quart des Kabyles dont ils ne se distinguent plus que par leur mythique origine et parfois le « si » qui précède le prénom d’un homme et le « lla » celui d’une femme.

Leur monopole sur la religion n’existe plus et les dignités qui étaient les leurs sont accaparées par des fonctionnaires de toutes naissances et de toutes extractions sociales. L’État, français puis algérien, s’est substitué à eux en confisquant leur rôle. Ainsi, hormis la génération des plus de soixante ans, personne ne leur reconnaît aujourd’hui les privilèges qui étaient naguère les leurs. L’école, où l’on enseigne la langue arabe dont ils étaient les seuls maîtres en Kabylie, a fini par démystifier ce langage qui faisait leur prestige. 

Comme pour la noblesse française, l’établissement de la démocratie leur a été fatale. Cependant, ce sont eux qui en Kabylie avaient le mieux intégré la culture du pouvoir et ce, depuis des siècles. Les Marabouts ont donc su, par leur sens de l’organisation et du lobbying, se faire valoir comme des interlocuteurs politiques dont tout système en place doit tenir compte dans les rapports sociaux de la région.

Le danger d’une fracture avec le reste des Kabyles est paradoxalement apparu depuis la démocratisation de 1989. Le retour de Hocine Ait Ahmed, d’origine maraboutique, sur la scène partisane kabyle à la tête du FFS et la compétition de leadership engagée dans la région avec le responsable du R C D , d’extraction commune à la majorité des Kabyles, a avivé quelque peu les tensions entre les subdivisions identitaires locales, surtout chez les militants du R C D laminés lors des consultations électorales des années 1990. Pour eux, ces défaites successives sont essentiellement à mettre sur le compte de leur rejet par les Marabouts.

Comme toujours, pour sauver César il a fallu brûler Rome. Au lieu d’imputer l’échec de leur parti à son manque d’ancrage sociologique et au peu de charisme de son leader certains pointent du doigt les Marabouts, bouc émissaire à portée de leur fusil.

Depuis 1992, si ce parti s’était attelé à travailler la société au corps, sur la base des respectables idéaux que contient son programme, il aurait réalisé des percées locales spectaculaires. Malheureusement, il croit toujours qu’il ne peut survivre face à son rival, qu’en mobilisant la haine et le rejet de l’autre. Il oublie jusqu’à ses propres militants d’origine maraboutique qui pour la plupart ont fini par le quitter et, surtout, le fait que c’est l’écrasante majorité des Kabyles qui accordait, jusqu’à octobre 2002, sa confiance au FFS et à son chef historique qui était déjà celui de toute la Kabylie depuis le début des années soixante. Les tentatives du R C D  de fragmenter le peuple kabyle en tentant d’isoler les Marabouts pour amoindrir le FFS font le jeu du pouvoir et le lit de toutes les forces qui sont, aujourd’hui, hostiles à la Kabylie. Il est vital que la politique retourne à ses thèmes universels pour construire une société de solidarité, de respect des individus et des collectivités.

Le second écueil à éviter est celui des çofs ou clans. Une bonne partie des villages kabyles est organisée sur le modèle binaire de la division en çof du haut et çof du bas. Ce serait là l’origine de la démocratie kabyle. Chaque villageois appartient, dès sa naissance, au çof de son père. Le clan est subdivisé en iderma (adrum au singulier) qui représentent les familles élargies coalisées dans le çof. Ainsi, chaque individu est défendu en cas de besoin par le porte-parole de son adrum au sein de l’assemblée du village, tajmaât, d’où les femmes sont exclues. Chaque çof est solidaire de ceux du même nom des autres villages kabyles à l’image des sections d’un parti politique à travers des localités différentes.

Il est des villages où les deux clans se supportent à peine du fait de haines séculaires entre familles ravivées à la moindre occasion. Les oppositions sont parfois d’une très grande violence. Les élections organisées du temps du parti unique avaient redonné de la vigueur à ce système de clientélisme préétabli mais l’arrivée du multipartisme en a, dans certains endroits, amoindri les effets.

Quant aux anciens esclaves, ils se sont affranchis de toute tutelle et de toute entrave depuis longtemps. De nos jours, rien ne les distingue du reste de notre peuple, en dehors de la couleur de leur peau pour une infime partie d’entre eux.

Le formidable développement des villes a effacé tous les anciens clivages issus de la culture villageoise. La démocratie est fille de l’urbanisme.

La mobilisation politique ne se réalise désormais que sur la base de l’identité collective et du destin commun à tous les Kabyles. Chacun de nous a pris conscience du fait que notre sort individuel est lié à celui de notre collectivité. Avec le combat pour l’indépendance de l’Algérie d’abord, et celui de la Kabylie ensuite, les différenciations sociales qui caractérisaient la Kabylie précoloniale se sont petit à petit estompées.

En dernier lieu, le Mouvement culturel berbère (MCB), de la fin des années soixante à l’an 2000, a participé inconsciemment à la réalisation de la cohésion régionale kabyle à travers sa lutte pour l’identité amazighe

et les libertés démocratiques. La mondialisation des droits de l’homme a fait le reste.

Depuis avril 2001, la Kabylie sous la houlette de ses Archs et à leur corps défendant, a consolidé son ossature et renforcé la prise de conscience chez ses citoyens d’être un peuple digne de respect et des droits qui sont les siens. Pour la majorité des Kabyles, l’avenir ne peut se conjuguer qu’en kabyle. Demain, en ayant à gérer leur destin, les Kabyles n’auront ni privilège, ni handicap de naissance.

L’égalité entre tous les citoyens de la Kabylie sera la base de nos institutions et de notre fonctionnement dans le respect des règles de la démocratie. Notre histoire commune représentera un motif de fierté pour tous et ne saurait être la source à laquelle des esprits malsains iraient puiser des prétextes à vengeance personnelle de quelque nature que ce soit. Toute exagération dans l’appréciation du statut de l’une des composantes sociales ne pourrait cacher que de coupables intentions. En cette matière, la plus grande vigilance est de rigueur. Nous bâtissons une nation et l’heure est à l’unité des rangs plus qu’à celle des polémiques stériles sur les droits d’une caste ou d’une classe sociale particulière.

Ces derniers temps, un nouveau cheval de Troie est pourtant enfourché par certains de nos acteurs politiques qui brandissent, à tort ou à raison, l’argument géographique afin d’éviter des déséquilibres futurs entre les différents versants du Djurdjura. Que chacun se rassure, la Kabylie est composée de trois grandes sous-régions : Vgayet (Bougie, Bejaia), Tuvirett (Bouira) et Tizi-Wezzu (Tizi-Ouzou) qu’un nouveau découpage ne devrait pas léser. La réaffectation à la Kabylie des localités kabyles rattachées administrativement par Alger aux wilaya de l’est et de l’ouest de la Kabylie, est impérieux .

On le voit aisément, les lignes de clivages constatées sont loin de constituer et ne tendent pas à devenir des lignes de fracture. La Kabylie dispose d’une homogénéité et d’une cohésion humaines qui ne peuvent que se renforcer. Tout ce qui apparaît comme une menace pour son élan collectif relève, nous venons de le voir, d’une époque bientôt révolue.

Extrait de : Ferhat Mehenni, l’Algérie la question Kabyle. Éditions Mechalon,2004, P : 43-51

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