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Ameziane Kezzar: Ecrire en kabyle aujourd’hui pour exister demain.

Ameziane Kezzar: Ecrire en kabyle aujourd’hui pour exister demain.

Pour marquer la sortie du double album  » Les chants païens de Kabylie » prévu pour ce 9 juin, dont il est la principlale cheville ouvrière. Nous reproduisons une interview accordée par Ameziane Kezzar,il y a quelques années, à un quotidien algerien.
Ameziane Kezzar est un grand nom de la culture kabyle. C’est un poète de talent, il a écrit pour plusieurs artistes. Parmi eux, Idir, Cheikh Sidi Bémol, Zimu, Belaid Branis… Kezzar est aussi un ecrivain inspiré, son premier livre fut «la Fuite en avant». il a édité ensuite «Aghyul N ganjis», et dernièrement «La réserve Kabyle».

Dans cette interview, le poète ecrivain revient sur l’écriture romanesque en kabyles, ces avancées, les espoirs qu’elle succite mais aussi ses travers.
Que signifie pour vous écrire en kabyle aujourd’hui ?
Ameziane Kezzar : Ecrire en kabyle suppose beaucoup de choses. Pour moi, en tout cas, je le fais pour plusieurs raisons : mon amour pour cette langue, la joie que cela me procure de réussir à écrire dans cette langue, mon désir de la faire exister davantage à travers les textes, puis le défi de lui faire dire ce que l’on pense parfois impossible. J’adore son côté indomptable. Elle est à la fois poétique et nerveuse… comme ses locuteurs.

A lire de près tout ce qui se publie, exception faite de certains textes qui sont par ailleurs fouillés, cette littérature achoppe sur certaines difficultés : reproduction des stéréotypes, un discours politique improductif de sens et aussi une sorte d’espéranto

Oui, à lire parfois certains textes, on se rend compte que leurs auteurs ont tendance à reproduire les formes de leur langue de formation. On dirait qu’ils pensent dans une autre langue tout en écrivant en kabyle. Cela va effectivement jusqu’au cliché. Ils transposent des locutions de leur langue de lecture vers le kabyle, ce qui risque de créer des contre-sens ou tout simplement des non-sens. Cela dit, j’admire les gens qui écrivent en kabyle, même ceux qui versent dans le néologisme et le calque. Chacun le fait à sa façon et sans doute par amour pour cette langue. Aujourd’hui, nous avons plus besoin de quantité que de qualité. Pour cette dernière, ne vous inquiétez pas, le temps s’en chargera. Il fera le tri. Pour l’instant, l’essentiel, c’est d’écrire. Le jour où cette langue disposera d’un Etat, d’une académie et d’une armée, vous verrez, ce jour-là, on aura plus d’écrivains que de militants dans le domaine.
Les auteurs les plus prometteurs pratiquent l’adaptation. Ils disent si bien qu’une littérature en kabyle est possible…

L’adaptation, à mon sens, est aussi un choix facile. Même si elle transmet l’esprit de l’œuvre adaptée, elle demeure très infidèle. C’est cela même qui a inspiré à Nicolas Perrot d’Ablancourt le titre de son livre sur la traduction les belles Infidèles. Pour le moment, l’adaptation, pour nous, reste un recours incontournable. Cela nous permet de gagner du temps et de faire dire à la langue kabyle autre chose que la litanie locale, éculée et usée par le langage folklorique. Cela dit, l’adaptation a ses limites, elle ne peut pas répondre quand il s’agit de textes scientifiques. Là, l’adaptateur doit laisser sa place au traducteur. Fidélité oblige. Il est donc impératif que nos élites se penchent sur ces problèmes. Elles doivent s’organiser en corporations, pour pouvoir créer des outils de travail linguistiques : les médecins des termes médicaux, les dentistes des termes dentaires, les architectes des termes d’architecture, etc.

Depuis quelques années, l’édition a pris plus d’essor. Par contre, le lectorat reste assez marginal. Comment vivez-vous cette situation ?

L’édition, c’est comme le reste. Créer une édition dans une société peu lectrice est une véritable aventure. J’admire ceux qui s’ y lancent, bien que la qualité du livre kabyle laisse à désirer. Car, dans l’édition, un livre bien fait encourage à acheter et à lire. Espérons que cela s’améliorera avec le temps et avec l’expérience. Quant au lectorat, on ne peut malheureusement demander l’impossible à des gens pour qui, jusqu’à récemment, le fait d’écrire relève de la sorcellerie. Le terme kteb était, pour nos proches ancêtres, lié à l’amulette. Si on ajoute à cela le manque de bibliothèques, de conférences, de lectures collectives… rien n’incite à lire. Le roman est considéré comme un objet de perversion. Même si, en Kabylie, l’écrivain est devenu respectable, grâce notamment à Feraoun et Mammeri, la lecture n’est pas pour autant devenue chose courante. Alors, vivre de sa plume, c’est quasiment impensable, à moins que vous soyez un écrivain-fonctionnaire dont l’employeur est le système. Là, vous aurez droit à tout, à la subvention, à l’édition de qualité, à la presse, voire au salaire. N’oublions pas que la langue kabyle est combattue de partout. Du coup, écrire, éditer et faire lire en kabyle relèvent presque du parcours du combattant. Pour ma part, je suis conscient de tous ces problèmes et je les affronte avec beaucoup de sérénité. N’est-ce pas ce qui fait le charme du fait d’écrire en kabyle ?

Publié dans La Tribune
Entretien réalisé par Azeddine Lateb

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