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Aperçu du système politique kabyle : Des sof

Aperçu du système politique kabyle :  Des sof

Le mot sof… En kabyle, il désigne une ligue. Hanoteau et Letourneux définissent celle-ci comme une association de secours mutuel. Si ces deux auteurs, comme tous ceux qui se sont intéressés à cette question, présentent de nombreuses données sur la distribution des populations kabyles dans ces ligues ainsi que sur la ferveur de l’engagement qu’y manifestent les Kabyles, ils sont bien en peine de nous dire en quoi ces ligues consistent exactement. Les deux auteurs reconnaissent même explicitement que les ressorts de cette institution leur échappent presque complètement et dissuadent leurs lecteurs d’essayer de comprendre ce phénomène par son contenu. De fait, les ligues sont des sortes de partis sans doctrine, sans idée, sans communauté de pensée ni même toujours d’intérêt. Pourtant, la nature de l’opposition de leurs partisans ne manque pas de faire penser à celle des militants d’idéologies antagonistes de nos pays. Qu’est-ce à dire?

Bien avant que l’hypothèse segmentaire ne soit projetée dans le cas des organisations sociales africaines par Evans Pritchard en 1940, l’œuvre pionnière de Robert Montagne en 19301, reconnue par Gellner lui-même comme une anticipation de ses propres travaux, avait mis au jour l’existence de ligues (leff ou sof) dont l’élucidation était, selon lui, susceptible de fournir la clef permettant de comprendre comment l’ordre social et politique des sociétés berbères était maintenu en l’absence d’État. Ces ligues, qui se partageaient cantons et vallées, se répartissaient comme les cases d’un gigantesque échiquier. Leur opposition mutuelle et duelle assurait l’équilibre des forces et garantissait l’ordre social et la cohésion de l’ensemble.

On attribue habituellement cette métaphore de l’échiquier à Robert Montagne. Si c’est effectivement lui qui a fortement contribué à vulgariser cette image, il nous faut néanmoins restituer la paternité de l’idée à son promoteur: Devaux (1858). Cela nous permettra, en outre, d’apprécier la valeur explicative que cet auteur lui donnait. À l’époque où Devaux rédigea son étude sur l’organisation kabyle, il était administrateur militaire dans la région de Boghni. Ses préoccupations administratives l’amenèrent évidemment à connaître la distribution de ses administrés dans les sof, autant pour essayer de jouer sur ces oppositions dans sa gestion que pour élucider les systèmes politiques kabyles. Devaux dressa donc un inventaire systématique de ces ligues. Or il se trouve que, dans une zone de sa circonscription, la distribution bipolaire des sof dessinait comme «les cases d’un échiquier». Le fait lui parut mériter un traitement cartographique.

La métaphore de l’échiquier était lancée et les auteurs postérieurs, non seulement s’en emparèrent, mais encore s’autorisèrent de la carte dressée par Devaux à l’échelon d’un petit secteur de Kabylie pour généraliser le modèle Or nous avons projeté spatialement l’ensemble des autres données que présentait Devaux sur la distribution des sof en Grande Kabylie, et il s’avère que seul le cas cartographié par l’auteur, probablement à cause de sa singularité, présentait cette disposition en cases d’échiquier.

Pendant longtemps, on crut que l’explication segmentariste qui définissait exclusivement les systèmes sociaux et politiques selon la logique lignagère était contradictoire avec l’explication de Robert Montagne, qui reposait, elle, sur un système d’alliance politique. En fait, plusieurs recherches, dont celle de Berque (1955) et celle de Favret (1968), montraient que les deux logiques n’étaient pas exclusives l’une de l’autre. Jeanne Favret faisait valoir, en particulier, que l’activation d’un réseau de solidarité de type leff ou sof se réalisait toujours par un défaut de solidarité lignagère. Autrement dit, qu’un individu, ou un groupe, mobilisait ses alliés de sof uniquement lorsque la solidarité segmentaire était défaillante et ne lui permettait pas d’obtenir les alliés indispensables à la poursuite d’un conflit. En outre, Favret démontrait que, quelle que soit l’amplitude de l’association partisane, la mobilisation des alliés de sof suivait toujours l’ordre lignager, c’est-à-dire que les alliés de sof intervenaient selon l’ordre de proximité lignagère de celui qui les sollicitait. De sorte que le même auteur pouvait conclure que «la relation d’alliance parfois redouble, parfois contredit, et parfois remplace la relation lignagère».

Ces réseaux d’alliances pouvaient recouvrir les divisions strictement lignagères en confédérations tribales et en tribus ou s’y superposer. Ainsi des vastes alliances de sof qui unissaient les lignages, les villages ou les tribus sans tenir compte de leur apparentement lignager classique. Généralement à une échelle étroite (celle du village ou des lignages le constituant), ces ligues partisanes opposaient deux à deux les groupes mitoyens. Mais lorsqu’on s’élève dans une échelle plus large (comme au niveau d’un canton ou d’un pan de montagne), on s’aperçoit que les sof locaux laissent la place à de plus amples ligues qui peuvent se constituer, soit par la ramification de petites ligues, soit en dehors d’elles. Mais le plus intéressant est que ces vastes sof peuvent arriver, par la transitivité de leurs alliances, à dessiner des ensembles encore plus grands qui contredisent complètement les divisions tribales. Telles ou telles grandes ligues décidaient ainsi de se solidariser mutuellement pour s’épauler lors des situations périlleuses qu’elles pourraient rencontrer l’une et l’autre dans la poursuite de leurs entreprises dans le jeu politique local.

Les loyautés factionnelles peuvent donc s’opposer à n’importe quel niveau de segmentation, passer au travers du groupe le plus étroit, séparer les membres d’un lignage ou d’un village, ou opposer entre eux villages et tribus. Dans ce sens, les ligues représentaient toujours soit une alternative à l’étiolement des liens lignagers, soit, le plus souvent, le meilleur moyen de suppléer à l’insuffisance de la solidarité lignagère.

Autrement dit, pour l’individu ambitieux qui ne parvenait pas à mobiliser suffisamment d’alliés derrière lui, les ligues constituaient le plus sûr moyen de parvenir à ses fins. Bref, les ligues étaient le lieu privilégié de la compétition politique.

Ainsi, autant sous la Régence ottomane qu’au début de la conquête française, les ligues étaient, pour les individus tentés par l’aventure politique– ceux qui se mettaient à la solde des Turcs ou des Français et ceux qui essayaient de diriger la résistance pour leur compte –, le plus sûr moyen de parvenir à leurs fins. Mais, nous l’avons vu, ces entreprises étaient éphémères et le pouvoir de ces chefs de guerre extrêmement précaire, car les fidélités lignagères et territoriales (de confédérations, de tribus et de villages) freinaient la plupart du temps considérablement le processus d’autonomisation des sof et, surtout, rendaient ceux-ci labiles et mouvants. Il est pourtant un épisode de l’histoire de la Grande Kabylie où les sof sont parvenus à un développement sans précédent durant lequel les oppositions se sont solidifiées, et, surtout, qui paraît avoir abouti à l’émergence de pôles de pouvoir politique indépendant du système tribal. Nous voulons parler de ce que l’historiographie classique désigne sous le nom de royaume de Koukou.

Alain Mahé,

Histoire de la Grande Kabylie XIXe et XXe siècles anthropologie historique du lien social dans les communautés villageoises, deuxième édition corrigée, EDITIONS BOUCHENE. Pp 55-57

Voir la première partie : Tajmaɛt

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