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Aperçu du système politique Kabyle: Tajmaεt 

Aperçu du système politique Kabyle: Tajmaεt 

Ce mot désigne l’assemblée des hommes et le lieu où elle se tient. Tajmaεt, variante la plus utilisée en Kabylie. 
L’institution de la djemâa au sens strict est un conseil restreint qui prend appui sur la structure lignagière, trait commun à l’ensemble des régions berbérophones. Ce conseil se composait de :

1. L’amin était nommé par l’ensemble du village, souvent après de longues tractations. Il assurait la fonction de président de ce conseil. Cette charge n’était ni héréditaire ni rémunérée. L’amin était révocable.

2. l’ukil  était désigné par l’amin et se chargeait de la trésorerie, en particulier de la gestion des amendes perçues en cas d’infraction aux dispositions du droit coutumier. En Kabylie, l’ukil était aussi préposé à la gestion des biens de la mosquée qui étaient distincts de ceux du village (Hanoteau, 1893, p. 35)

3.temman Ils étaient désignés par chacun des patrilignages qui composent le village, Ils étaient les garants de leurs patrilignages devant la djemâa et, en retour, veillaient aux intérêts de ce patrilignage lorsque la djemâa tenait conseil. « Garant » est le sens exact du mot tamen(singulier de temman)en Kabyle. Le nombre temman variait en fonction de la taille du village ; il était en moyenne de dix à douze. Enfin, à ce conseil pouvaient s’adjoindre cinq ou six Euqqal, hommes réputés pour leur sagesse.

Aucune de ces charges n’était rémunérée.

Il faut souligner qu’un conseil analogue – composé des amin (imγaren)représentant leurs villages – constituait la djemâa de la tribu : tagmaεt n lεarc.Celle-ci, dépassant les intérêts particuliers de chaque village, délibérait sur tout ce qui avait trait à la tribu ; des litiges qui n’avaient pu être tranchés par la djemâa du village pouvaient aussi lui être soumis.

Les réunions peuvent se tenir soit sur une esplanade, une place (asarag chez les At Waγlis), soit dans la mosquée ; en Grande Kabylie, la règle est qu’elles se tiennent dans un bâtiment prévu à cet effet, dénommé aussi tajmaεt ; en dehors des réunions, ce bâtiment sert de lieu de repos aux hommes. Les gros villages peuvent en avoir jusqu’à trois, à raison d’un par quartier. La description la plus fine de ces lieux et de la vie qui les anime a été donnée par Mouloud Feraoun dans « Jours de Kabylie ».

En principe, tout homme présent (à l’exception autrefois de certains métiers réputés vils : boucher, musicien ambulant…) a droit à la parole, mais dans les faits, n’est prise en considération que la parole des hommes mûrs jouissant d’un bon capital de respectabilité. Hanoteau et Letourneux rapportent que les délibérations pouvaient être très longues et qu’une question délicate qui n’avait pas fait l’unanimité pouvait être reportée à une séance ultérieure. Ce souci d’unanimité était un impératif catégorique dans des sociétés où la moindre divergence pouvait entraîner de graves dissensions.

Dans l’organisation traditionnelle, les prérogatives de la djemâa s’étendaient à l’ensemble de la vie du village. Ces attributions concernaient les domaines :

– législatif : la djemâa élaborait, adaptait et, au besoin, rectifiait les dispositions du droit coutumier (qanun en Kabyle)

– exécutif : elle veillait à l’application de ce droit, à ce titre elle assurait les fonctions de police locale ; elle se chargeait aussi de la collecte et de la gestion des amendes versées en cas d’infraction. Ces amendes servaient aux dépenses collectives : travaux d’entretien du village, frais d’hospitalité, sacrifice d’automne…

Ces deux fonctions législatives et exécutives étaient essentielles car elles dispensaient du recours au pouvoir central, garantissant ainsi une autonomie administrative.

Outre ces fonctions administratives et celles de gestion du social (travaux d’utilité publique, règlement des litiges…), la djemâa assumait (et assume encore, là où elle s’est maintenue) des fonctions rituelles : elle organisait le sacrifice d’automne (timecret)destiné à ouvrir « les portes de l’année » agricole, c’est-à-dire à rendre licites les travaux de labour et de semailles (Servier, 1982, p. 121 et sq).

La djemâa représentait donc le cœur du village, c’est-à-dire l’organe par lequel celui-ci vivait ; elle était, à ce titre, investie de sacralité, sacralité qui se consacrait dans ses dalles (iγulad). « Au village d’At Larbâa, chez les At Yenni, les vieillards estiment (à tort, du point de vue de l’orthodoxie musulmane) que faire sa prière sur les bancs de la djemâa dispense de toute espèce d’ablutions préliminaires » (Servier, 1985, p. 26).

A Taguemount-Azzouz, dit H. Genevoix (1972, p. 8), la djemâa « du haut fut en partie détruite pour des raisons stratégiques » (entre 1954 et 1962). Mais son aâssas, constitué d’une pierre meulière, est toujours là, gardien vigilant et puissant. N’a-t-il pas brisé la superbe du bey Mohammed qui, au mépris de la politesse séculaire des montagnes, voulut traverser le lieu de réunion à cheval.

Au moment de la conquête de la Kabylie par l’armée française (1857), il apparut très vite que la djemâa était une institution incontournable dans la gestion administrative de la région. Elle fut maintenue, car la soumission de la Kabylie négociée entre les tribus kabyles et le général Randon – garantissait le maintien des institutions et de la justice coutumière.

Maintenue parce qu’indispensable pour la gestion de la région, il ne fallait pas cependant que la djemâa devienne le lieu d’un contre-pouvoir ; afin d’écarter ce risque, l’armée puis l’administration française optèrent pour une politique de neutralisation progressive de la djemâa. Les raisons de ce maintien/neutralisation furent explicitées plus tard par l’administrateur Sabatier : le but était de « maintenir en pays kabyle une organisation largement démocratique, de faire en sorte que les influences ne dépassent jamais les limites du village, pour fournir un dérivatif à l’impétuosité du caractère local » (Ageron, 1968, tome 1, p. 287). La neutralisation de la djemâa s’accomplira en deux temps.

En 1858 est mis en place, sous la responsabilité du général Randon, un système administratif dénommé « l’organisation kabyle » qui eut des effets immédiats sur la djemâa. « Elle perdit évidemment son autonomie politique et financière et son ukil negéra plus que les sommes dont elle s’imposait ; son maire, l’amîn (…) devenait un agent de l’administration qui le faisait assister d’un khodja et le chargeait de percevoir l’impôt de capitation ; toutefois, le principe de son élection annuelle fut maintenu » (Ageron, 1968, p. 278). Ce système, précise Ageron, fut appliqué à toutes les tribus des cercles de Dellys, Tizi-Ouzou et Dra-El-Mizan (Ageron, 1968, p. 278). La Kabylie orientale, rattachée à la province de Cons-tantine ne fut pas touchée par ce système.

Après 1871, et en raison de la part active que les djemâa de village prirent à l’insurrection de Moqrani, l’institution finira par être totalement phagocytée : à partir de 1876, elle sera « composée de notables nommés » (le plus souvent au nombre de douze) et d’un « président » fonctionnaire. Un amîn uniquement chargé de renseigner les autorités était proposé à chaque thaddert(Ageron, 1968, p. 283).

Les prérogatives administratives de la djemâa sont donc désormais nulles ; les prérogatives judiciaires ne tarderont pas à tomber sous la même loi : après maintes tergiversations sur le maintien du droit coutumier, « en 1880, Grévy prononça la rattachement total de la Grande Kabylie au territoire civil et la division du cercle spécial de Fort National en quatre communes mixtes et quatre cantons judiciaires (…). La suppression des djemâa judiciaires et la création de trois nouvelles justices de paix en furent les conséquences logiques. Toutes les affaires civiles et certaines affaires criminelles relevaient donc des juges de paix à compétence étendue. Quant aux infractions aux coutumes des villages, considérées comme étant de simple police, elles relevèrent désormais des administrateurs de communes mixtes, au titre du code de l’indigénat » (Ageron, 1968, p. 284). Ageron précise que les « Kabyles ignorèrent pendant longtemps ces tribunaux et que, comme par le passé, la djemâa ou des arbitres officieux connurent l’essentiel de leurs contestations » (p. 285)… mais il ne pouvait s’agir que de tentative de survie souterraine, l’ère de la djemâa souveraine était bel et bien révolue. Ces « djemâa des douze », djemâa fantoches devenues instrument de domination soulevèrent en Kabylie une vive réprobation, réprobation dont les poètes se sont fait l’écho.

Au lendemain de l’indépendance de l’Algérie, la djemâa – comme tout ce qui relève de la spécificité berbère – tombe sous la loi du silence. Nul besoin de prononcer sa dissolution, la djemâa des douze en a achevé la neutralisation, laissant derrière elle une coque vidée de toute substance.

Les villages kabyles cependant, bien que décimés par la guerre, puis par l’exode rural, n’ont jamais été désertés et la gestion de la vie quotidienne exigeait un minimum de concertation. Sont alors nées de nouveau et ont continué à survivre, en marge des structures officielles, des djemâa tout à fait informelles qui, au même titre que les djemâa traditionnelles (mais c’est le seul trait de permanence), prennent de nouveau appui sur la structure lignagière du village.

Ses prérogatives ayant été largement érodées, il n’est plus resté à la djemâa que la gestion des travaux d’utilité commune et l’organisation du sacrifice d’automne dans les villages qui ont conservé le rite.

Enfin, il est courant que des membres de la djemâa soient délégués pour représenter le village auprès des autorités de l’Assemblée populaire communale (APC) c’est-à-dire la mairie pour les travaux d’électrification, d’adduction d’eau, de construction de routes, d’écoles etc. Ce sont les seules raisons qui ont permis la survie de la djemâa.

Cependant, les développements politiques et culturels postérieurs à 1980, l’ancrage très profond de la mouvance identitaire en Kabylie et l’explosion associative née des bouleversements de 1988, tous ces facteurs mettent les assemblées de village au cœur d’une dynamique dont elles sont tenues de gérer toute la complexité ; un des éléments nouveaux à intégrer – et non des moindres – est celui d’accepter la parole des jeunes.

Les réponses des djemâa dépendent de tout un faisceau de données locales et essentiellement des rapports de force qui peuvent s’y jouer. Sur ces développements et sur ces points précis, nous ne disposons d’aucune étude systématique ni même de monographies ; une des conséquences de la loi du silence était qu’une réalité qui n’existe pas ne peut, par définition, constituer un objet d’analyse. Ce tabou étant partiellement levé, il est indispensable que tous les développements récents fassent l’objet d’enquêtes, de monographies et d’analyses approfondies.

Il est très probable (pour ce qui est de la Kabylie tout au moins) que cette institution millénaire (dont l’agonie semble trop longue) soit aujourd’hui, au même titre que la langue et la littérature, traversée par une profonde dynamique de renouvellement.

D. Abrous 

Voir l’article complet sur : Encyclopédie Berbère 

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