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Boualam Sansal :  « La bombe algérienne »

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Intellectuels, diplomates, membres des services de renseignements, tous les experts de la question algérienne le disent : le pays entrera bientôt dans une forte zone de turbulences.  L’écrivain algérien Boualem Sansal met des mots sur les maux.

En ces exaltantes premières années de l’indépendance, disons entre le printemps 1965 et l’hiver 1979, alors que l’Algérie du colonel Boumédiène brillait au firmament du tiers-monde, la croyance affichée était que, grâce à son élan révolutionnaire socialiste, au génie de son leader bien-aimé, au dévouement de son armée populaire, au courage légendaire de son peuple, à son généreux Sahara qui lui fournit pétrole et gaz à volonté, l’Algérie allait rattraper l’Espagne en 1980, l’Italie en 1990, la France en 2000, l’Allemagne en 2010 et les États-Unis en 2020.

Tout cela était consigné dans un plan stratégique adopté à l’unanimité en Conseil des ministres et vendu au peuple comme le nouveau Coran. Le peuple, qui n’avait pas encore de raison de douter de ses chefs, y crut comme il croyait en Dieu. Les impatients commençaient même à apprendre à leurs enfants à vivre comme des Français, comme des Allemands, comme des Américains.

Tout ce temps, on inaugurait à la chaîne usines et infrastructures livrées clés en main par les meilleurs fournisseurs occidentaux. Le camarade colonel-président ne tolérait pas le retard. Chez nos amis Mao, Kim, Jean-Bedel ou Saddam, on fusillait pour moins que ça, mais Boumédiène était une âme pure, les fautifs étaient remerciés et tout bonnement disparaissaient des listes.

“C’est lui, en tant que dauphin, qui lut l’éloge funèbre de Boumédiène. Il se voyait déjà sur le trône”

Voilà pour les années soixante, soixante-dix. Elles s’achèveront en même temps que le leader bien-aimé qui mourut en décembre 1978 d’une maladie trop rare pour être comprise. Le peuple le pleura abondamment. À défaut de pain et de liberté, le dictateur lui avait beaucoup donné à rêver. Bouteflika était déjà là, à ses côtés, brillant et affairé, il tenait le ministère des Affaires étrangères et passait le plus clair de son temps dans les avions et les palaces où encore aujourd’hui les vieux grooms hyperstylés se souviennent de ses sérénades futuristes. En ce temps, le tiers-monde était avant tout une poésie, on chantait à pleins poumons la révolution, le soleil radieux, les héros, le Che. C’est lui, en tant que dauphin, qui lut l’éloge funèbre de Boumédiène. Il se voyait déjà sur le trône. Mais l’armée, qui n’aimait pas son look de dandy, coopta l’un des siens, le colonel Chadli Bendjedid, que la rue surnomma SLE, quelque chose qui voulait dire “sait lire et écrire”.

À peine installé, Chadli apprit au peuple et au monde que Boumédiène avait tout faux, le pays était sens dessus dessous, on avait des carrés là où il fallait des cercles, des escaliers qui descendent au lieu d’escaliers qui montent, et partout des murs sans fenêtres qui donnaient l’impression que l’Algérie libre et indépendante était une prison à ciel ouvert. Il promit d’y remédier.

L’opération déboumédiènisation était lancée sous le couvert d’une perestroïka bienvenue de l’économie et du reste. L’Algérie passait du socialisme au capitalisme à coups de décrets et de hourras. Chadli aimait le luxe, c’est sûr, autant que Boumédiène se plaisait dans l’austérité des grands illuminés.

Dix années plus tard, appelés au secours pour cause de banqueroute, les experts du FMI démontrèrent que la chose n’était pas rattrapable et qu’il fallait tout envoyer à la casse et repartir de zéro, sans oublier cependant de rembourser les emprunts contractés à l’étranger et de se guérir du cancer de la dette et de la folie des grandeurs.

Pour bien comprendre, il faut savoir que les présidents algériens inaugurent tous leur règne par un slogan qui leur sert de boussole. Boumédiène en avait deux : un pour le pays, “L’État c’est moi”, et un pour le monde, “Je suis avec la Palestine, qu’elle ait raison ou qu’elle ait tort”.

Chadli, qui était la “bravitude” même, se donna celui-ci : “Pour une vie meilleure”, que la jeunesse algérienne compléta par une belle rime : “Pour une vie meilleure… ailleurs !” Ce qui fit exploser l’émigration clandestine, marginale et souterraine jusque-là. Chadli n’était pas que gentil, il avait mille autres défauts qui faisaient de lui un roi fainéant dans la meilleure tradition orientale. Deux monstres émergèrent de son règne : la corruption et l’islamisme.

Bouteflika était toujours là, membre du comité central du FLN, mais il rasait les murs. Chadli, qui ne le piffait pas, l’accusa d’avoir dérobé l’argent des Affaires étrangères. L’indélicat implora le pardon et promit de rembourser, pour peu qu’on lui accorde un échéancier raisonnable. Il remboursa deux ou trois tranches pour montrer qu’il était guéri, et un matin il disparut. On apprendra qu’il était parti se planquer chez les frères du Golfe. Il sera conseiller de l’un et l’autre émir. Là, il apprendra beaucoup et se fera d’utiles amitiés dans cette région si riche en princes, en milliardaires et en prédicateurs fous. Ils l’aideront à abattre la junte militaire d’Alger, athée et soumise aux kouffar de l’Est et de l’Ouest, à se garder de leurs suppôts, les Kabyles et les francophones, et à conquérir le pouvoir avec les vrais musulmans.

“L’armée et le peuple le paieront cher. Bouteflika ne ratera pas une occasion de les brimer”

De retour en Algérie (suite à la médiation du roi d’Arabie), où l’islamisme battait son plein, Bouteflika aurait intelligemment intrigué dans ce sens. Avec succès ! Le 11 janvier 1992, après douze années d’un règne qui aura ajouté au chaos hérité de l’ancien président, Chadli est acculé à la démission par des élections législatives calamiteuses qui donnèrent la victoire aux islamistes. La guerre pouvait commencer. Elle fera au moins 200 000 morts. Tout ce temps, Bouteflika attendra son heure en comptant les coups.

Il en va en politique comme en agriculture, les choses doivent mûrir. Trois présidents de transition passeront : Boudiaf, assassiné par un officier de sa garde après cinq mois de règne, Kafi, remercié au bout d’un an et demi, et le général Zeroual, démissionné après cinq années à pédaler dans le vide.

La guerre dura ce qu’elle dura, une décennie, que les Algériens appelleront la “décennie noire”, et finalement Bouteflika verra son rêve se réaliser, l’état-major de l’armée lui offrait la République pour en jouir à sa guise en échange d’un service : jouer de ses relations pour le sauver du TPI, qui voulait savoir certaines choses sur sa façon de faire la guerre. Bouteflika tenait là le moyen de se venger de son éviction et de sa longue traversée du désert. L’armée et le peuple le paieront cher. Bouteflika ne ratera pas une occasion de les brimer.

Nous voilà en 2018 et Bouteflika est toujours là, pas encore rassasié de pouvoir et de vengeance après quatre mandats, deux fastueux passés à envahir le monde, et deux à se soigner en France sur le dos du contribuable, et bien décidé à s’en accorder un cinquième.

Il a 80 ans, il est impotent, mais le docteur François Hollande, qui l’a examiné en 2015, lui a trouvé une grande « alacrité » et le docteur Jean-Yves Le Drian, qui l’a examiné le 6 décembre dernier, à l’occasion de la visite éclair de Macron à Alger, l’a trouvé « intellectuellement apte à gouverner ». Avec de tels témoignages, les Algériens devraient se rassurer et cesser de parler de leur président comme d’un vieux fantôme qui hante un pays en ruine ; Bouteflika est vivant, il a toute sa tête, il parle, il bouge la main, on ne la lui fait pas.

Ils devront oublier que, sous son règne, l’Algérie a battu des records mondiaux dans plusieurs domaines sensibles : la fraude électorale, la corruption au sommet de l’État, la fuite des cadres et des capitaux, la déperdition scolaire, le suicide des jeunes filles, le viol, le kidnapping, l’émigration clandestine, les grands trafics, le règlement de comptes, les décès inexpliqués dans les hôpitaux, les prisons, les commissariats, les cantines scolaires… La liste est longue. Dans les rapports annuels des ONG qui classent les pays selon divers critères, l’Algérie tient son rang dans le peloton de queue, parmi les grands champions du désastre intégral, le Zimbabwe, la Corée du Nord, la Libye, l’Érythrée, la Somalie.

Pour autant, il ne faut pas croire que la vie est horrible pour les habitants. Les Algériens sont les rois de la débrouille, ils habitent des bidonvilles, mangent des pierres, sucent des racines, se lavent avec du sable, mais réussissent à garder en eux la flamme de l’espoir. On la trouve dans la drogue ou dans la religion et le commerce des produits magiques qui fleurit aux abords des mosquées (il s’en construit treize à la douzaine par jour) ; ou on s’investit à fond dans la possibilité d’une émigration réussie, ou on se regarde mourir à petit feu.

Voilà toute l’Algérie. S’il est un coupable parmi les coupables, c’est bien Bouteflika. Il est au pouvoir depuis l’indépendance et le restera jusqu’à sa mort, et, au-delà, il se perpétuera à travers ses frères et leurs enfants. C’est clair, la dynastie Bouteflika survivra au peuple mais le peuple ne lui survivra pas.

Traumatisé par la décennie noire, celui-ci n’a plus de ressorts. S’il fait mille émeutes par jour, c’est pour dénoncer des élus locaux, en des échauffourées qui n’ont pas de signification politique au-delà. Et puis, il y a les islamistes, ils sont toujours là, plus nombreux, prêts à bondir sur la bête, et la dynastie s’est dotée d’une armada suréquipée, surentraînée, surpayée, elle ne fera qu’une bouchée du peuple et vite fait remettra les islamistes dans leur rôle d’épouvantail. Le plan est réglé, le cinquième mandat est dans la poche.

Vers qui se tourner ? l’Onu, l’Union européenne, l’Union africaine, la Ligue arabe ? Allons ! Les Algériens placent leur espoir en la France, où vivent quelques-uns de leurs compatriotes (2, 4, 7 millions ? ), et leurs enfants, qui ne savent rien de l’histoire coloniale, font pareil, mais voilà, le jeune Macron, qui lui aussi méconnaît l’histoire, est venu à Alger pour leur dire à bout portant : “Vous n’êtes rien pour moi, je ne vous dois rien, débrouillez-vous !” Sait-il qu’en le disant aux Algériens, il le dit aussi à ces millions de Français qui ont l’Algérie au coeur et dans la tête, les pieds-noirs, les harkis et ceux qui, à titre civil, militaire ou religieux, ont servi en Algérie ? Tous veulent savoir ce qui s’est réellement passé, qui a trahi, qui a menti, et pouvoir se construire un futur qui reconnaisse le passé et le respecte.

Et puis, il y a les candidats à l’émigration, qui se fichent de tout cela, de l’Algérie, de la France, de leurs bisbilles, ils iraient sur la Lune et s’y trouveraient bien si nul visa n’était exigé pour s’y rendre. L’Algérie est pour eux une prison et la France une escale commode vers l’ailleurs, pas plus. “Vaste est la terre d’Allah”, disent-ils.

Source : Valeurs actuelles