Ccix Muhend U lhusin, ou l’ère abscons de la poésie Kabyle.

Ccix Muhend U lhusin, ou l’ère abscons de la poésie Kabyle.

Au temps ou l’écriture était complètement ignorée par la population kabyle, quel que soit son rang social, on faisait des poèmes afin de pouvoir bien parler aux différentes assemblées du village que ce soit les assemblées des hommes, ou celles des femmes. Ça servait aussi à relater son expérience vécue, habillée dans une expression triviale de la vie quotidienne, et ainsi laisser une trace. Ces poèmes fonctionnaient alors comme un moyen mnémotechnique pour cheminer une idée derrière une autre.
Certains de ces poèmes dits,  deviendront plus tard des choses écrites, avec l’avènement des marabouts et des zaouïas, avec ce que cela comporte comme travestissement de l’idée, arabisation des mots, islamisation du sens.

Ccix Mohand u lhusin symbolise bien cette islamisation (et a fortiori arabisation) de la langue d’une manière générale, et de la poésie particulièrement. Ce vol des mots anciens, et ce détournement du verbe pour le mettre au service d’une morale islamique, et cela dans un but principal : l’endoctrinement de la population, et l’achèvement définitif de la mainmise de cette religion des sables sur ce peuple méditerranéen.

Et bien évidemment avoir le pouvoir moral sur les gens, afin de mieux s’arroger leurs maigres biens (Y compris leurs femmes et leurs filles).  La Kabylie fonctionnait à l’époque de Ccix Mohand comme un Khalifa, avec a sa tête un dirigeant musulman, avec des lois théocratiques, ces marabouts comme police de la pensée, et les pauvres paysans qui ne sont bons qu’a payer et à obéir. Nombre de nos contemporains, érigent cette morale « ccixmohandienne » en « Valeurs Kabyles » … rien que ça.

Ccix Mohand ne présente jamais dans sa poésie les choses d’une façon directe, il lui préfère l’allusion, le symbole, la métaphore. Tout ce qui l’intéresse, c’est la conservation du mystère.  Cette poésie maraboutique, discriminante, orgueilleuse, condescendante, prépare le terrain à la poésie incarnée ces dernières années par des gens comme Lounis Ait Menguellet. Chacun peut comprendre le poème à sa façon. Il arrive même souvent que deux personnes comprennent deux choses complètement contradictoires à propos du même poème.

La confusion a remplacé la profondeur.

Cette démarche entreprise, ou cette continuité dans la débauche de la poésie, débouche sur une double impasse : premièrement, la fuite des gens du peuple de la poésie, la déconcertassions de l’individu qui n’est pas un initié à la discipline. Et deuxièmement, la confiscation de la poésie par les techniciens souvent mal inspirés de la pensée magique. Voilà pourquoi un type comme Si Moh jouit aujourd’hui d’une grande réputation chez les élites. Ccix Muhend a bien préparé le terrain.

Il faut plus d’obscurité syntaxique, plus c’est confus plus la fumée magique augmente, meilleur est le poème.

Cette poésie-là incarnée ces derniers temps par pas mal de gens (j’en ai cité deux ou trois, mais la liste est longue), propose une énigme définitivement celée. Personne ne détient la clé. Ils privilégient la pure musicalité au sens. Nombre de leurs poèmes ne signifient quoi que ce soit.

Cette poésie fonctionne comme un concept, une idée devant laquelle il n’est d’autres possibilités que d’acquiescer religieusement.

Cette poésie, je vous le dis, est un acte de démence.

Pourquoi faire des poèmes qui ne peuvent pas être compris, sinon dans le but de produire un corpus susceptible de rallier des disciples, qui vont communier dans un même enthousiasme de secte. C’est exactement comme cela que nait et fonctionne une religion monothéiste.

Il existe des poètes et poétesses  tel (le) s que H’nifa, Muhend u Yehya,  Idir, et quelques autres, qui témoignent d’une résistance  face à  cette transformation de notre monde en fumisterie de mots, en brouillard religieux.

Ecouter H’nifa quand elle fait sortir de son ventre un chant qui fait vibrer la totalité de la pièce dans laquelle nous nous trouvons, les vibrations de sa voix pénétraient alors l’intimité de chaque auditeur. Notre corps entier subit la loi de cette femme transformée en sirène, en sorcière, en fée…

Ou bien le bonheur d’écouter Idir qui chante la poésie simple, la facilité mélodique, avec de la jubilation dans la voix..  Sa poésie et sa musique sentent les ors et les velours, l’amour vif et la passion ravageuse. Son univers porte l’âme et la ravit.

Mais, hélas, le lignage de Ccix mohand u l’Husin triomphe bien souvent de nos jours. Et ce depuis fort longtemps. Les uns après les autres, Ccix Noureddine, Taleb Tahar, Akli Yehyaten, Farid Ali, Atmani, Cherif Hamani, déconstruisent le poème de type paysan, païen, en énigme impénétrable, en extravagance verbale.

Pour faire un poème « Mohandesque », pas de secret, voici la recette :

Nous avons besoin de quelques bouts de papiers, un stylo, et un sac.

Prenez des bouts de papiers,  mentionnez les mots qui vous viennent à l’esprit, et que vous souhaitez faire apparaître, mettez ces bouts de papiers avec leurs mots dans un sac, et mélangez.

Sortez ces bouts de papiers un par un, et recoupez les dans l’ordre aléatoire de leur sortie.

Vous voilà avec cela, un grand poète kabyle pourvu d’une sagesse, et d’une profondeur qui vous assurera les bravos des « importantes » personnes, et l’inscription de votre « œuvre » au patrimoine. Quand à votre personne, vous allez être considéré comme un pilier de la culture.  Mais le plus triste dans tout cela, c’est l’admiration de ce peuple, qu’on a abreuvé a longueur d’années d’une poésie avariée,  d’une religion toxique, d’une musique indigeste, d’une littérature néfaste,  jusqu’à ce qu’il devienne  populace.  Une populace c’est un peuple mais qui ne pense pas, et qui a perdu ses repères.

La poésie sous l’emprise de l’inconscient islamique fait la loi en Kabylie. Cette poésie-là évacue toute ligne de sens, elle nous pousse à cultiver l’obscur.

Les enfants de Taleb Rabah, les rejetons de H’med Hemmou, les descendants de El Anka n’ont pas manqué de produire des œuvres qui coupent la population de la raison et du bon sens. Ils ne font qu’un agencement de mots pour produire des sons

Cependant, le genre poétique reste la discipline la plus appréciée de la population kabyle. Mais force est de constater qu’une  grande rupture s’est faite entre cette ‘élite’ et le peuple, alors que dans nombre d’autres pays, la poésie reste un genre populaire et exigent.

Encourageons d’autres formes poétiques indépendantes des références religieuses. Une poésie alternative qui n’aura pas le mot, le verbe, comme fin en soi, mais un moyen pour parvenir a plus et mieux que lui. A saisir les merveilles de la terre dans sa pointe la plus sublime. La poésie kabyle  a été formatée  pendant des années par l’islamisme qui suppose la séparation du monde et de l’homme, Le dieu et le monde qui lui appartient, et dans lequel se trouve l’homme en pôle position, et le musulman en maitre des lieux.

Encourageons une poésie alternative à cette religion verbale qui est le  « ccix mohandisme », une poésie qui ne souffrira pas d’un dualisme qui opposerait notre monde terrestre et leur hypothétique arrière monde. Pas de coupure entre nous et la nature, les oiseaux, les poissons, la mer, les saisons, les couleurs, les chiens, les souris, les collines, les enfants, les grenouilles, les coquelicots. Le kabyle ne doit pas être séparé de la nature, mais il est dans la nature. Dieu, Ccix mohand et les autres ont abimé  le kabyle. Anzar l’a respecté.

Hand IBERSIENE 

 

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