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De l’emprunt lexical en taqbaylit : problèmes et solutions

rédaction
Proposé par rédaction

Si la notion d’emprunt lexical* pose problème – un gros problème ! – aujourd’hui, aussi bien pour les simples usagers-locuteurs du taqbaylit que pour ceux qui ont fait des études linguistiques à l’Université (Licence, master et…), c’est parce qu’elle est insuffisamment expliquée et enseignée aux apprenants tous azimuts.

L’emprunt (lexical) est perçu par presque tous comme une « imperfection », comme une « souillure », voire une « opprobre » même de la langue dont on se doit par conséquent de se débarrasser à tout prix et le plus vite possible. Le plus stigmatisé est en particulier l’emprunt fait à la langue arabe, mais pas seulement. Pourquoi ? Parce que l’emprunt à l’arabe est très significatif dans le vocabulaire du taqbaylit. Pour certains, il en représenterait 30 à 35%. Ce taux est néanmoins discutable, puisqu’il doit bien varier en fonction du corpus soumis à l’étude. Il faut vite ajouter que cette représentativité de l’emprunt à l’arabe – dans le vocabulaire actuel du taqbaylit – n’est pas la seule raison de la « stigmatisation » dont il fait l’objet et du rejet puis l’épuration qu’on propose comme solution pour résoudre ce « problème

Derrière ces réactions, intempestives et irraisonnables, se cache en réalité une idéologie qui se meut sous forme diffuse et l’absence d’une stratégie claire de standardisation de la langue.

Les aspects idéologiques

En réaction aux idéologies dominantes, comme l’arabo-islamisme, le baathiste et enfin les islamismes, les militants berbères ont élaboré et diffusé une (ou des) idéologie (s) berbériste(s) qui contrecarreraient la propagation de ces idéologies et leur ancrage dans la société. C’est en réponse aux contenus des discours dominants que les Berbéristes ont, de leur côté, avancé certains idées, dont certaines ont fini par bien prendre dans la société. C’est le cas du problème de référence du premier jour de l’an amazigh, yennayer. Il a été proposé-décidé que comptage commence à partir de la victoire de Cacnaq, en 950 A.J.-C, un roi libyque. C’est également ainsi qu’il a été décidé de relancer et de mettre à jour les tifinaghes et de proposer une batterie de mots nouveaux pour actualiser-adapter le berbère au monde « moderne ». Les termes, comme « Imaziɣen », « tamaziɣt », « azul », « tanemmirt », et j’en passe (qui sont aujourd’hui totalement intégrés à la langue) n’étaient à la fin des années 1960/début des années 1970 que des néologismes, c’est-à-dire de nouveaux termes (empruntés aux autres variétés berbères autre que le kabyle, ou bien nouvellement forgés) proposés à l’usage et aux locuteurs. C’est également là que nous situons la proposition-propagation de certaines idées, comme l’existence du tamazight – langue de tous les Imazighen ou locuteurs et habitants du grand pays qu’est le Tamazgha.

Mais les moyens qui ont été mis en œuvre sur le terrain pour asseoir et ancrer ces idéologies « ennemies » étaient de de trop loin d’inégal niveau. L’arabo-islamisme et le baathisme, idéologies supranationales par ailleurs, ont accédé au pouvoir dans de nombreux pays, dès les années 1950/60. En Algérie, Ben Bella puis Boumediene ont mis le bathisme au pouvoir ; plus tard, Chadli a, de son côté, remis en selle l’islamisme et lui a ouvert toutes les portes d’accès. Il leur a fallu peu d’ailleurs pour y accéder, au début des années 1990. En revance, pendant toute cette longue période, le « berbérisme » a été combattu par tous les moyens possibles et inimaginables.

Mais l’idée de l’existence d’une seule langue, qui serait « commune » à tous les Imazighen, le tamazight, et d’une seule nation, le Tamazgha, ont résisté à l’épreuve du temps et à celui des pouvoirs successifs arabo-islamo-baatistes.

L’absence de stratégie de standardisation

Comme nous le disions plus haut, l’idée d’une seule « langue commune » aux Imazighen, où qu’ils habitent, existe dans les têtes de ces militants et dans leurs discours, mais rarement dans leurs bouches (leurs discours sur le berbérisme se faisaient et se font encore … presque toujours en français) et, encore moins, dans la réalité des sociétés concernées. Ce n’est pas le cas des idéologies dominantes et des attitudes de leurs partisans qui discourent et écrivent en arabe partout, où qu’ils soient.

Outre la nature des attitudes des militants berbéristes (à l’égard de la langue pour laquelle ils combattent) qui n’a pas changé d’un iota depuis les années 1960/70, il y a un autre problème majeur, d’une autre nature, qu’il convient de poser ici.

Ainsi que nous l’avons déjà dit, beaucoup souhaitent ardemment qu’il y ait une langue unique ou unifiée ( ?), une langue commune ( ?) à tous les Imazighen de tous les pays du Tamazgha. Mais force est de constater qu’on est restés jusqu’au jour d’aujourd’hui au stade du vœu et du souhait ou, à la limite, du pur volontarisme.

Pour rappel, la langue arabe a mis plusieurs siècles pour avoir un standard, c’est-à-dire une « langue arabe de référence » (que beaucoup confondent d’ailleurs avec le concept même de « langue ») et dû être portée par plusieurs Etats et institutions établies, à l’image des différents ordres religieux, comme de la Rahmaniya de Kabylie. Il en est de même du français et d’autres langues européennes.

Le « tamazight » quant à lui n’a bénéficié jusqu’à très récemment d’aucun appui d’un quelconque pouvoir ou Etat. Il va de soi ‎que sans la reconnaissance suivie de la prise en charge, réelle et effective, d’un ou plusieurs Etats pendant un laps de temps suffisamment long, aucune politique linguistique de normalisation-standardisation ne pourrait aboutir.

Qu’avait-on fait au juste dans ce champ de standardisation ?

L’on sait que la reconnaissance officielle du tamazight en Algérie et de l’amazigh au Maroc est récente. Depuis peu, l’état marocain a mis en place l’Ircam, dont l’une des tâches serait l’élaboration d’un « standard marocain », appelé l’amazigh, sur la base des trois variétés existant sur son territoire, à savoir le tachelḥit, le tamaziɣt (de l’Atlas) et enfin du tarifit. En Algérie, il n‘y a pas jusqu’ici une institution similaire à l’Ircam. Mais on parle depuis peu de la création prochaine d’une Académie de langue amazighe, qui se fera dans les mois qui viennent ( ?).
Malgré l’absence de l’Etat algérien dans ce domaine et sa non intervention dans sa réhabilitation-promotion, il convient de dire qu’il y a eu, malgré tout, quelques actions-interventions de normalisation-standardisation qui ont été opérées, soit par des individus, soit par des groupes restreints. L’objectif ici n’est pas de rendre compte de toutes ces actions-interventions.

En plus de l’existence de quelques mots génériques, comme « tamazight » (langue), « Imazighen » (habitants, locuteurs), « tamazgha » (région), il y a bien à l’œuvre une sorte de « stratégie » d’élaboration d’un standard ou d’une « langue de référence » à l’échelle kabyle (et algérienne ?). Cette « stratégie » est pour ainsi dire seulement tacite, du moins que nous sachions. En effet, elle n’existe nulle part sous forme écrite et publiée, pour que nous puissions identifier ici son ou ses auteurs. On sait seulement qu’elle est l’œuvre de certains militants kabyles ( ?). Mais à travers ce qui se dit et ce qui se fait dans sur le terrain, on peut en rendre compte, du moins en partie. En voici quelques traits.

a. Objectif : élaboration d’un standard amazigh, appelé tamazight, essentiellement sur la base (linguistique) du taqbaylit.

b. Niveau linguistique sur lequel on agit-intervient : lexico-sémantique.

c. Le mode opératoire : épurer le corpus lexical du taqbaylit, lequel est « truffé » d’emprunts, en agissant comme suit :
–chasser les emprunts, ceux faits à l’arabe, en particulier.
–enrichir ce corpus par des « emprunts internes », en puisant auprès d’autres variétés berbères (touareg, chleuh) considérés comme « purs » ;
–Elaborer des nouveaux termes ou néologismes… pour compléter le tout.

Cette « stratégie » se manifeste à travers quelques publications, telles que les AMAWAL, mais également dans la pratique de l’enseignement du tamazight, aussi bien au niveau du MEN qu’au niveau de l’Université, lorsqu’il s’en trouve.

LES L‎IMITES de cette « stratégie » et ses CONSEQUENCES DANGEREUSES

1. La première limite de cette « stratégie » est que SEUL le vocabulaire (lexique) est pris en considération. Les autres ASPECTS de la langue, pourtant aussi importants que le lexique, sont négligés et ignorés. Nous y reviendrons.

2. La seconde LIMITE a trait à la chasse aux emprunts faits à l’arabe, en particulier.
Comme nous le disions plus haut, l’emprunt est perçu comme une souillure de la langue, dont il faut se débarrasser. Cette notion est insuffisamment enseignée et expliquée.

Cette notion est et concerne toute les langues humaines vivantes Elle est loin d’être propre à la taqbaylit et, encore moins, une souillure de cette langue. Toutes les langues vivantes font recours en effet à l’emprunt lexical, pour combler leurs lacunes lexicales ou pour toutes autres raisons. Ce qui diffère d’une langue à l’autre est leur contexte sociolinguistique et culturel ou civilisationnel dans lequel elle vit. Le teqbaylit et les autres langues ou parlers amazighs ont vécu, depuis des siècles, dans un même contexte culturel et civilisationnel, c’est ce qui explique l’échange et l’intercommunication qu’il y a eu entre ces langues amazighes, d’un côté et arabes, de l’autre. Il y a ensuite la nature du rapport qui relie ces langues. L’on sait que c’est très souvent la langue dominée qui emprunte plus…à la langue dominante par le biais le pouvoir, la religion ou d’autre chose comme la science et le technologie. Mais quelquefois il arrive également le contraire : ainsi l’arabe (dit classique ») a beaucoup emprunté au grec ancien, au latin, mais également au perse (l’actuel iranien) et au turc…et depuis quelques temps, aux langues européennes (anglais, français et…).

Parc ailleurs, la notion d’emprunt est à la fois une notion linguistique et sociolinguistique. Du point de vue linguistique, un emprunt (qui peut être par ailleurs un nom-adjectif, un verbe ou un élément grammatical) a le même statut qu’un autre terme du vocabulaire de la langue. C’est un mot du vocabulaire de la langue pourvu qu’il soit en usage attesté et totalement intégré ! Les noms « tajmaɛt », « taẓallit », « timɛemmert », « tawizet » (tout comme « taserdunt », « taswent », « tizi », « tawrirt) sont à la fois attestés, linguistiquement adaptés à la langue et intégrés au vocabulaire du taqbaylit. Il en est de même des verbes comme « dɛu, piri, kteb, ḥseb », …Ils se conjuguent comme tous les autres verbes kabyles.

C’est du point de vue SOCIOLINGUISTQUE qu’il y a lieu de distinguer entre ces deux catégories de « mots »: d’un côté, les « mots » authentiques, de l’autre les emprunts faits à telle ou telle langue. Si les dictionnaires (sérieux !) en parlent et signalent à chaque fois l’ORIGINE de tel ou tel terme (ou racine), c’est pour mieux décrire le vocabulaire d’une langue et pour en informer l’usager (du dictionnaire). Ce genre d’informations est en effet utile et important à connaitre lorsqu’on est dans certains champs d’études : description, comparaison, sociolinguistique, étymologie, diachronie… Mais encore une fois, l’objectif de ces études est seulement de décrire et de mieux connaitre le vocabulaire d’une langue … jamais pour STIGMATISER ou EPURER telle ou telle catégorie du vocabulaire.

Mais ce qu’on ne dit pas (ou pas assez) à propos de l’emprunt lexical est que, contrairement au néologisme qu’on lui préfère, le premier a un historique dans le processus d’intégration de la langue et, par conséquent, une mémoire sémantique et une affectivité pour le locuteur. Ainsi, le mot « tayri » (un néologisme aujourd’hui intégré) n’a cependant pas la même mémoire sémantique, ni la même charge affective que ses synonyme « lemḥibba » ou « lḥub »…pour les locuteurs d’un certain âge, s’entend.

A cela, il faut ajouter les diverses fonctions que l’emprunt a assurées (ou assure encore) dans la vie de la langue. La première est certainement le manque (lexical) qu’il a pu /su combler à un moment donné. La seconde fonction est d’ordre esthétique ou stylistique. En poésie et en littérature, en général, les emprunts (mots étrangers) employés, souvent à dessein, par les poètes lettrés donnent aux textes une sorte de beauté ou étrangeté. Mais on emprunte aussi par snobisme !!!

3. L’autre limite de cette « stratégie » a trait à l’emprunt « interne » à tamazight. Le fait de l’appeler « emprunt interne » suggère fortement que tous les parlers et géolectes amazighs appartiennent la même langue – qu’il ne faut pas confondre encore une fois avec le STANDART (dune langue).
C’est l’AMAWAL (1980) qui a ouvert grandes les portes à l’utilisation de ce procédé. Le hic est que, dans certains cas, l’emprunt (interne) d’un signifiant est assorti d’un nouveau sens. Ainsi, le mot aɣlan (« nation ») dans l’Amawal n’a pas le même acception qu’en mozabite ; le mot tawuri (« fonction ») – emprunt au tamazight de l’Atlas – n’a pas non plus le même sens que dans le parler d’origine. L’« emprunt interne » assorti d’un changement de sens…a été par la suite généralisé.

La question qui s’impose est d’ores et déjà la suivante : quel type de standard veut-on élaborer ? Est-ce un standard pour le kabyle, pour l’ensemble des parles algériens ou bien pour tous les parles amazigh ? Là, ce n’est ni clair, ni cohérent.

4. La dernière incohérence de cette « stratégie » a trait à la façon dont ON élabore les néologismes de forme. Celle-ci mérite quelques explications utiles. Dans la plupart des cas, on emploie le CALQUE morphologique. Par exemple, le mot « tasekla » a été forgé sur la base du terme « asekkil » – ce procédé est le même que celui qu’on a employé en français : « littérature » a été élaboré sur la base du mot « lettre ». L’amawal, mais aussi beaucoup de néologues berbères, ont beaucoup recouru au claque du français.

Du coup, on ne comprend pas pourquoi on fait la chasse aux emprunts, totalement intégrés en plus, pour élaborer de nouveaux termes (sans aucune épaisseur sémantique, ni charge affective) aucune) au moyen du procédé qu’est le calque, lequel est tout simplement une autre forme d’emprunt.

Les actions-interventions que nous avons citées ci-dessus se répercutent négativement sur le processus vital de cette langue. Leurs conséquences sont graves. Parmi celles-ci, on citera :
–Le risque de création graduelle d’une diglossie : taqbaylit VS tamazight.
–L’enseignement-apprentissage du tamazight tel qu’il se pratique à l’heure actuelle ressemble plutôt à un enseignement d’une langue étrangère. S’il était appris et enseigné comme une langue maternelle, les apprenants n’auraient pas à apprendre des centaines de mots nouveaux à chaque niveau d’études et, par conséquent, à avoir de graves difficultés d’expression et de communication dans cette langue.

Conclusion : de quelques correctifs et ajustements

Le premier ajustement à apporter à cette « stratégie » a certainement trait à la définition de l’objectif à atteindre aux termes de ces interventions sur la langue. Disons-le clairement : il s’agit d’élaborer à terme un STANDARD. Mais s’agirait-il d’un standard pour le taqbaylit, ou bien pour les parlers berbères algériens ?

Secundo : pour éviter de creuser un plus dans la diglossie (dont nous avons parlé plus haut), la production de néologismes ne doit en aucun cas toucher au vocabulaire de la langue usuelle-maternelle, elle ne doit concerner que la terminologie spécialisée d’un champ de connaissance donné, la grammaire, par exemple.

TERTIO :enfin pour NE PLUS STIGMATISER l’emprunt (intégré*, s’entend) et pour bien se situer dans l’enseignement-apprentissage d’une langue MATERNELLE, il convient de dire ceci. En tant que CONCEPT et en tant que réalisation de celle-ci, la langue est, existe et se manifeste à trois niveaux, non pas à un seul niveau, le lexico-sémantique, en l’occurrence. Contrairement à ce que l’on dit et enseigne, les aspects phonético-phonologiques de la langue – et de toute langue – sont aussi importants que les léxico-sémantiques.

Inspirons-nous des langues européennes actuelles. Ces langues qui vivent dans un même espace géopolitique et dans un même contexte sociolinguistique partagent un corpus de termes identique. Ces termes communs ne différent que par la morphologie ou par la phonétique seulement. A titre d’exemple, le français dit « Président », l’anglais dit « President »…ce n’est qu’au niveau de la prononciation que l’on saura s’il s’agit du français ou de l’anglais. On peut citer de nombreux autres exemples similaires.

Kamal Bouamara, avril 2018
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(*) Attention ! il s’agit ici de l’EMPRUNT intégré à la langue, mais pas du XÉNISME (mot étranger qu’on « emprunte » momentanément) ou PEREXENISME (mot à moitié intégré). Ex. de pérégrénisme récent, on dit bien « apurṭbl » (même forme que « akarṭabl), mais au pluriel, on dit « les purṭabl »…La forme plurielle n’est donc pas (encore) « berbérisée ».