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Du mythes de la création et de la représentation du monde selon les Kabyles

Du mythes de la création et de la représentation du monde selon les Kabyles

Il aurait fallu attendre le début du XXème siècle pour que nous soit révélé les mythes de la création de la vie selon les KABYLES. En effet, Leo FROBENIUS, ethnologue africaniste allemand, a, lors de son séjour en Kabylie en 1914, collecté un corpus de récits qu’il publia sous le nom de Récits populaires des Kabyles ; parmi ces récits publiés en trois volumes entre 1921 et 1922 figure dans le premier volume une série de textes intitulés : « Les mythes de la création et la représentation du monde ».
ce n’est que vers la fin des années 90 que les recueils en 3 volumes de Leo FROBENIUS ont été traduit en français par Mokran Fetta qui publie quelque années plus tard : « Dossier Leo FROBENIUS et les « contes kabyles » ».

Ces deux ouvrages constituent aujourd’hui une référence fondamentale pour examiner la question de la production des mythes par les Kabyles.

Sur les conditions de collecte, nous disposons de quelques indices : ces récits ont été contés à FROBENIUS par « des Anciens ». l’ensemble de ces récits sont contenu dans ce que l’on appelle dans le langage populaire : Leuh n’dunit ou Leuh n’tudert (les tablettes des origines du monde)
Les lieux d’enquête les plus fréquemment cités sont, entre autres, les villages d’Aït Bu Mehdi au sud de Draa El Mizan chez les iflissen Umelil, Taourirt-Ouaghzen chez les Ath Mangellat dans la région de Michelet et Taguemount Azouz chez les Ath Mahmoud dans la région des Ath douala. Le village de Djemâa Saharidj chez les Ath Fraousen Dans la vallée du Sebaou. Les villages de Tizi B-uchen et Ighil B-uzzal chez les Ath Ghobri aux environ d’Azazga. Les enquêtes se sont étendues plus largement sous forme de vérifications partielles en de nombreux autres secteurs du pays kabyle, chez les Ath Djennad, les Ath Ouagnoun, les Iflissen n-levhar, les Ouadhias, les Ath Yanni et les Ath Idjer.
Selon Leo Frobenius traduit par Roth (1998, p. 207).« La découverte de ces mythes souligne-t-il, m’a rempli moi-même d’effroi. […] Les Leuh n-dunit ou leuh n’tudert, mythes de l’origine du monde sont évidemment un secret très profond et mes vieux conteurs ne cessaient de me mettre en garde de ne jamais les révéler aux Arabes. Il existe différentes règles à observer avant la récitation des mythes. En premier lieu, récitants et auditeurs doivent placer quelques grains de blé sur la langue. La récitation ne peut avoir lieu que la nuit, et jamais à proximité d’une femme et toujours en dehors de la ferme. Avant le début de la récitation, lors de la première nuit, on doit sacrifier un coq ; à la fin de la quatrième nuit (on ne peut pas les évoquer plus longtemps), on sacrifie une chèvre ou un mouton. Si cette prescription n’est pas respectée, toute la famille du récitant meurt, lui seul demeure en vie ».
Ces récits qui ne sont pas tous des mythes cosmogoniques, c’est-à-dire des mythes portant sur l’origine et la formation de l’Univers, présentent une grande diversité thématique; certains d’entre eux sont plus proches de la légende. Les mythes cosmogoniques identifiés comme tels comprennent deux séries de récits :
une première série dans laquelle émergent des ténèbres souterraines (Anou) deux couples originels un couple d’humains et un couple de bovines ; ce sont les récits n° 1, 2, 3 et 4

une deuxième série dans laquelle l’actant principal est une entité féminine: la Première Mère du Monde ou Mère des Mère; cette série regroupe les textes n° 5, 6, 7, 9, 10, 11, 12, 14 et 17.

Les autres textes enfin constituent un ensemble hétérogène; ils peuvent porter sur d’autres peuples que les Kabyles (récits n° 15, 16, 19, 21), sur des croyances (récits n° 22, 23, 24), etc.

Un premier point d’ordre général se dégage de ces récits : les éléments qui constituent l’Univers (Terre, Soleil, Lune, Étoiles) et les entités qui peuplent la terre (humains, animaux) ne sont pas présentés comme l’œuvre d’une force créatrice. Plutôt que de création, on pourrait identifier à partir de ces mythes deux processus de formation distincts, il s’agit de :
– l’apparition des êtres humains et de celle des bovins (récits n° 1, 2, 3, 4) ;

– des entités résultant de l’action de la Première Mère du Monde (récits n° 5, 7, 9, 10, 11, 12, 14 et 17) ; le récit n° 12 porte sur la mort de la Première Mère du Monde.

1ère série de récits (résumé):

Les humains et les bovins présentent des ressemblances, leur origine est souterraine (récits n° 1 et 3); ils apparaissent en couples à la surface de la terre ; à proximité de l’eau, ils découvrent leur différence sexuelle, s’accouplent et se reproduisent. Tous les récits s’accordent à situer cette apparition dans le massif de Haïzer massif occidental du Djurdjura

En effet, le Djurdjura est creusée de profondes grottes, de puits sans fond (avens karstiques nommés Anou en kabyle) et autres gouffres, est considérée par les Kabyles comme le domicile d’êtres surnaturels, de génies de toutes sortes, serpents, ogresses, ogres, hydres, occupants des nombreuses profondeurs caverneuses : autant de portes vers le monde chthonien.

Le plus profond gouffre jamais encore exploré en Afrique se trouverait dans ce massif c’est Anou n-ifliss profond d’environ 1159 m il n’aurait été exploré que vers les années 80 par une équipe de spéléologue franco-algérienne, puis par des équipes belges et espagnoles …

Cette grande chaine de montagne pierreuse, abrite dans ses entrailles tout un réseau hydrographique souterrain, l’eau d’entrechoquement des montagnes qui jaillie des anfractuosités entre les rochers, posséderait, selon la croyance populaire, des propriétés particulières, c’est une eau magique, source de vie et de jouvence, et remède miraculeux dans les comptes populaires kabyles cette eau est souvent l’objet de quêtes de héros qui doivent allé la quérir au péril de leur vie. et c’est précisément près d’une source de ce genre qu’auraient jaillie le premier couple d’humains et de bovins

Naissance et prospérité des humains:
Le couple d’humain donne naissance à cinquante filles et cinquante garçons qui à leur tour s’accouplent (sans savoir que leur union est incestueuse) et peuplent la terre. Un seul couple fait exception : le sauvage et la sauvageonne (ce sont des humains dénaturés ils n’ont pas construit de maisons et n’ont pas défriché de terre et sont devenus anthropophages), ils vécurent dans la forêt ; la sauvageonne devint la première ogresse (tteryel) et le sauvage le premier lion (Izem).

De la fourmi (tawettuft), les « premiers parents du monde » apprennent l’agriculture, l’usage du moulin domestique (tissirt n wexxam) et du feu. Ils transmettent ces connaissances aux quarante neuf jeunes couples (récit n°2).

Naissance des bovins et des autres animaux sauvages :

La postérité des bovins est plus complexe : le buffle originel (izerzer) et la génisse (tawmmatt) s’accouplent et donnent naissance à un taureau ; celui-ci sur instruction de la fourmi (« Vous avez le droit avant les autres animaux de couvrir votre mère et votre sœur »), couvre sa mère alors que celle-ci l’avait repoussé une première fois. Un affrontement s’ensuivit entre le jeune taureau et le buffle-père (Izerzer) qui alla vers la montagne de Haïzer d’où il émergèrent lui et la génisse originelle, pour y déposer sa semence dans une anfractuosité; de cette semence au contact du soleil, naquirent les animaux sauvages (à l’exception du lion qui provient des humains) qu’Izerzer nourrit et éleva (récit n° 3).

De l’union du jeune taureau avec sa mère (après qu’il eût chassé son père Izerzer) naquirent des taureaux et des vaches qui, contraints par le froid (neige) et la faim et se souvenant des conseils de la fourmi, allèrent d’eux-mêmes chez les humains, acceptant une vie confortable bien que plus courte que celle qu’ils auraient menée en liberté (récit n° 4).

De nos jours le thème du taureau porteur de l’univers est encore associé aux tremblements de terre selon l’adage populaire «*ddunit tersa γef yiccew n wezger*» : le monde repose sur la corne du taureau. C’est ainsi que nos grands mères expliquent les tremblement de terre.

2ème série de récits (résumé):

Les autres entités qui forment l’Univers, à l’exception de la Terre donnée comme déjà existante, sont l’œuvre de la Première Mère du Monde, l’expression populaire : segg wasmi tella yemma-s n ddunit : « depuis qu’existait la Première Mère du Monde » fait référence à un passé très lointain, aux temps les plus reculés.

Cette première mère est à l’origine de certains animaux et des astres les plus « familiers » : le soleil, la lune et les étoiles. La lune et le soleil proviennent eux-mêmes du règne animal, des animaux domestiques (boeuf et mouton).

Création des autres animaux domestiques

Les animaux domestiques ont été « crées » par modelage : avec de la farine qu’elle a obtenue en moulant du grain, la Première Mère du Monde façonne une brebis puis un bélier puis d’autres moutons, elle les nourrit de grain et de fourrage. La fourmi renseigne les humains sur l’utilité des moutons (viande, laine, lait). Le chien quant à lui fait exception il serait apparu grâce à la chaleur du fumier du bétail (récit n° 6).

Création des astres (soleil et lune)


Les astres (la lune et le soleil) résultent des soins que la Première Mère du Monde apporte aux yeux du bœuf (azger) et du mouton (izimer). La partie tuméfiée de la paupière du bœuf jetée dans l’eau donne la lune, La partie tuméfiée de la paupière du mouton jetée dans le feu donne le soleil (récit n° 14)
Dérives et disparition de la première mère du monde:

La première éclipse du soleil résulte d’un acte de sorcellerie de la Première Mère du Monde celle ci fit tomber le soleil dans un grand plat en bois et consentit, pour ceci, le premier sacrifice humain (récit n° 7). jusqu’à nos jour la pratique qui consiste à faire « tomber la lune dans un plat en boit» est un sort qui serait encore pratiquer.

La Première Mère du Monde est à l’origine de la mort des humains en raison de mauvais conseils qu’elle aurait donnés à une jeune femme (récit n° 17).
D’autres animaux résultent de la métamorphose sur mauvais conseils de la Première Mère du Monde ou dans un de ses accès de colère ; c’est le cas d’un jeune garçon transformé en singe , du hérisson « qui était à l’origine constitué comme un être humain de petite taille » (récit n° 10), du porc-épic qui était un jeune mouton et de la tortue qui était un taurillon (récit n° 11).

De par ses caprices elle perturbe le climat (récit n° 12), Timgharin (les vieilles capricieuses) est la période qui va du 10 au 16 mars environ c’est des journées marquées par de brusques changement de temps on croirait que les quartes saison défilent en un seul jour.

Après avoir vieilli la Première Mère du Monde devint aigrie et irascible et se retira en ermitage sur une célèbre pic du Djurdjura : le pic de Lala Xliǧa. Une légende présente une sainte anachorète (sorte d’ermite) qui a donné son nom au point culminant du Djurdjura (Yemma Xliǧa Tukrift : Mère Khlidja la Percluse) elle est décrite sous des traits semblables à ceux de la Première Mère du Monde, son don de voyance est attribué à « deux chevreaux qu’elle possédait » elle est décrite « en train de tourner la meule de son moulin à bras »
après tous les méfaits qu’elle commit elle mourut pétrifiée de froid avec ses moutons, ses chèvres et ses bœufs. Cet épisode est bien identifié dans le calendrier agraire de kabylie, c’est le fameux jour de l’emprunt (as amerḍil) où Yennayer emprunta un jour à Furar (Fevrier) pour retourner punir la vieille mère pour l’avoir offensé (récit n° 12) cette période allant de la mi-janvier jusqu’à la fin de février, est redouté des paysans pour son froid qui peut décimer le bétail.
conclusion:
Comme on vient de le voire le processus de formation de toutes ces entités n’est pas linéaire, il présente un réseau de ramifications dont le point de départ se trouve dans les ténèbres souterraines. Outre la production sexuée dont sont issus les humains, le taureau et les bovins domestiques, le soleil ou la chaleur ont permis également la génération des animaux sauvages (à partir de la semence d’Izerzer),

On notera enfin la présence des éléments (l’eau et le feu) associés à des substances animales (paupières de bœuf et de mouton) dans la formation de la lune et du soleil.

Les trois principaux actants de cette genèse – Izerzer (le buffle originel), la Première Mère du Monde et la fourmi – sont des figures archaïques ; le buffle originel n’intervient que dans les processus de génération, les rôles les plus importants reviennent à la Première Mère du Monde et à la fourmi, cette dernière a une fonction civilisatrice (enseigne l’agriculture et la meunerie aux humains et intervient dans la domestication des bovins et des ovins)
Tous ces éléments indiquent une représentation de l’origine du monde sans aucun doute antérieure au monothéisme. L’incompatibilité de ces mythes avec la vision monothéiste de l’origine du monde explique le profond refoulement dont ils font l’objet ; il ne s’agit cependant pas d’une amnésie totale ces mythes affleurent vers la surface, empruntant plusieurs voies : croyances, littérature orale, adages populaires et pratiques en tout genre.

Référence :

Fetta M., 1995-1998, Contes kabyles, recueillis par Leo Frobenius. Volumes I, 2, 3 et 4 (Préface de Camille Lacoste-Dujardin). Edisud, Aix-en-Provence.

D. Abrous et S. Chaker, « Kabylie : Cosmogonie », in 26 | Judaïsme – Kabylie, Aix-en-Provence, Edisud (« Volumes », no 26), 2004,
Leo Frobenius. : Volksmärchen der Kabylen, volum 1, 2 et 3: Weisheit (1921), Das Ungeheuerliche (1922), Das Fabelhafte (1921)

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