Hamou Boumedine: « Il n’y a pas de fatalité dans l’histoire pour ceux qui croient en eux-mêmes »

Hamou Boumedine: « Il n’y a pas de fatalité dans l’histoire pour ceux qui croient en eux-mêmes »

Hamou BOUMEDINE, coordinateur du Rassemblement Pour la Kabylie (RPK), a bien voulu répondre à quelques questions à propos de certains événements ayant cours en Kabylie

ISALLAN.TK: Azul Monsieur Hamou Boumedine et merci d’avoir accepté cette interview!  L’Etat algérien vient de consacrer Yennayer comme étant une journée nationale, chômée et payée. Qu’elle est la réaction du RPK par rapport à cette décision?

Hamou Boumedine: L’Etat algérien est en retard. Si on prend en référence la première loi instituant les fêtes légales, elle date de 1963. Attendre plus de cinquante-quatre ans pour que Yennayer soit considérée comme une journée chômée et payée n’est pas un exploit à mettre à l’actif du pouvoir, mais par contre c’est une victoire pour la jeunesse kabyle qui s’est mobilisée ces derniers jours, en donnant un formidable prolongement aux différentes luttes des militants amazighs depuis 1949 à ce jour. Cette consécration est une victoire contre la domination symbolique, elle vient réconcilier l’Algérie plurielle avec son histoire plusieurs fois millénaire. Car ce qu’il ne faut pas oublier, c’est que selon les données anthropologiques de l’Afrique du Nord, Yennayer a toujours été célébré par les amazighs, selon le calendrier agraire qu’ils ont établi. C’était et c’est toujours une fête populaire : L’Etat n’a pas fait de cadeau, il n’a fait qu’institutionnaliser une réalité, un vécu culturel.

Justement un organe de presse algérien a rapporté que vous avez salué la décision de Bouteflika, par rapport à la journée de Yennayer. Peut-on en avoir des explications ?

Dans notre déclaration nous avons salué la jeunesse kabyle et les militants berbéristes. Or M. Bouteflika n’est ni jeune ni un berbériste. Il faut reprendre notre déclaration dans son intégralité, tout le monde alors peut se faire une opinion sur celle-ci et constater   qu’à aucun moment nous l’avons cité pour suggérer qu’on l’a salué. Le site, qui a reproduit quelques extraits, en a fait une lecture tronquée, tendancieuse de notre position pour, bien sûr aller, dans le sens qui correspond à sa ligne éditoriale. D’autre journaux ont repris la même déclaration et ont choisi les mots qui étaient dans le corps du texte, ce qui est attendu du journalisme comme démarche éthique si on veut rester professionnel. On ne peut pas faire dans le sponsor et en même temps dans l’information citoyenne. Mais disons qu’en politique nous devons nous attendre à tout, nous aurons à nous habituer à pire déformation de propos dans l’avenir.

Pour clore cette polémique, nous affirmons de manière claire que nous avons un contentieux très lourd avec Bouteflika pour penser un jour le saluer : nous ne sommes pas amnésiques pour oublier qu’il était le Président en exercice quand il y a eu le massacre de la jeunesse kabyle en 2001.

la scène politique kabyle vient de connaître un nouveau-né, le mouvement indépendantiste « URK », un mot sur cet événement politique.

Ce mouvement était en gestation depuis quelques mois, et nous étions informés du projet de sa création par la voix même de ses principaux membres fondateurs.  Nous avons alors salué leur initiative pour deux raisons fondamentales. Premièrement nous sommes des démocrates, et à ce titre nous sommes tenus non seulement d’accepter, mais aussi d’encourager la diversité politique. Deuxièmement, malgré toutes nos différences sur le plan stratégique, nous partageons, en plus du caractère pacifique de nos luttes, une préoccupation fondamentale : la préservation de l’identité kabyle.

Il y a tout du mérite, pour manquer de ne pas le signaler, dans l’action de ceux qui s’engagent en politique quand on mesure à quelle adversité il faut faire face devant un régime autoritaire

Beaucoup de personnes craignent la reproduction du scénario RCD-FFS avec la multiplication des mouvements autonomistes et indépendantistes que connait dernièrement la Kabylie. Que pensez-vous ?

Si le parti unique avait réussi quelque part dans le monde, je serai tenté de vous dire qu’il faut l’essayer en Kabylie, mais ce n’est pas le cas. La diversité est une richesse car elle participe du renforcement du débat qui permet au citoyen de choisir librement et en toute conscience du projet qui correspond à ses intérêts. Le pluralisme pour le RPK ne peut pas être réduit à  une juxtaposition  de sigles, le pluralisme est une valeur fondamentale pour toute société qui aspire à la modernité politique.

Maintenant, il y a l’appréhension de voir des guéguerres s’installer entre les différents courants politiques en Kabylie. Cette crainte est légitime, puisque ce risque existe ne serait-ce que pour l’exemple que tu viens de citer ; mais pour éviter de faire dans la démagogie, je dis que c’est un risque à prendre car autant la démocratie est belle à vivre, elle est néanmoins difficile à réaliser. C’est cet objectif essentiel qu’on ne doit pas perdre de vue et auquel il faut consacrer beaucoup d’efforts si on veut être à la hauteur des enjeux de notre temps et des attentes populaires. Les Kabyles auront à nous juger moins sur la validité de nos projets que sur notre capacité à transcender nos différences pour aller vers l’essentiel. Mais pour ce faire, le droit à la reconnaissance de tout un chacun doit être reconnu par tous. Quand certains associent toute initiative politique à une création du pouvoir, je pense que les portes du dialogue sont volontairement fermées, parce que ce genre d’affirmations, en plus de polluer le débat par l’ancrage de la suspicion et l’anathème, elles renforcent directement ou indirectement la violence. Une accusation fondée sur le mensonge est en soi un acte de violence.

Nous sommes donc appelés à avoir des rapports politiques adultes et responsables et à s’accepter mutuellement dans nos différences dans l’esprit de la philosophie de la tolérance de la diversité. Nous, nous sommes des autonomistes, et pour certains d’entre nous, depuis le milieu des années 1990, d’autres ont évolués, selon leur propos, vers l’idée de l’indépendance, mais personne d’entre nous ne peut prétendre avoir  «le  monopole du cœur » de la Kabylie. Le RPK considère que la Kabylie n’a mandaté personne pour parler en son nom, et ce tant que le peuple kabyle ne   serait pas exprimé de manière souveraine à travers des urnes.

Peut espérer un rapprochement ou au moins un débat sur la Kabylie entre le RPK et l’URK?

Je vous répondrai en reprenant une suggestion qui m’a été faite Djamel Zenati, au cours d’une petite discussion que nous avions eue l’été passé : « si on peut faire cent mètres ensemble, on doit les faire, dans le respect de nos différences, dès lors qu’on partage les mêmes valeurs ». Cette ambition est mesurée, mais elle est pleine de sagesse car j’ajouterai en comparant avec les tenants du pouvoir, pour eux, c’est depuis 1962 qu’ils font le chemin ensemble.

Si on ne peut pas parler de rapprochement en ce moment, parce que tout se construit, je ne manquerai pas de signaler que nous sommes la seule organisation politique ayant dénoncé l’interpellation arbitraire par les services de sécurité du leader de l’URK, M. Bouaziz Ait Chebib. Nous l’avons fait par conviction politique, parce que c’est une atteinte aux droits de l’homme, mais aussi par amitié.

Merci monsieur Hamou Boumedine d’avoir accepté cette interview ! Un dernier mot pour en conclure.

C’est moi qui vous remercie de m’avoir donné l’occasion de m’exprimer. Un dernier mot…j’espère que ça ne sera pas le dernier (rires). Pour finir cet entretien, je ferai un appel en direction de notre jeunesse : le monde va devenir de plus en plus complexe avec les effets de la mondialisation et la révolution numérique qui va s’accentuer, les défis qui nous attendent seront difficiles à atteindre, mais avec l’intelligence, l’effort et l’abnégation on peut trouver notre chemin et construire notre destin. L’environnement national et international n’est peut-être pas totalement en notre faveur, mais il faut croire qu’à chaque fois qu’un peuple exprime une volonté et se donne les moyens de la réaliser, il est toujours possible d’aller vers le meilleur. Historiquement la Kabylie s’est construite à travers le village, mais aujourd’hui c’est le monde qui est devenu un village. Il n’y a pas de fatalité dans l’histoire pour ceux qui croient en eux-mêmes, pour ceux qui croient à l’autonomie individuelle et à l’autonomie collective.

Interview réalisée par: BENHAMOUCHE Amar

 

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