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Inna-y-id weɣyul-iw : Votre disparition est imminente.

Inna-y-id weɣyul-iw : Votre disparition est imminente.

Dès le début de la semaine, j’avais convenu avec mon âne de faire une promenade sur les traces des chemins que nous parcourions autrefois. Bien que nous soyons d’accord sur les endroits où aller, il a refusé ma feuille de route, car elle ne contenait pas d’étapes de repos. J’ai réussi à le convaincre de partir le vendredi lorsque tous les voisins du village, fraîchement convertis au salafisme sont en plein rendez-vous avec Dieu et surtout leur nouvel imam affecté à la grande mosquée du village.

En effet, Ccix Qaci n’est plus imam de notre village, il a été remplacé par sa tutelle, car de mauvaises langues ont fait parvenir au directeur des affaires religieuses, que notre Ccix ne célèbre pas toutes les prières de vendredi. En vérité, il lui est arrivé parfois d’oublier, car pris dans d’interminables parties de dominos avec ses disciples au café du village.

Pourtant, le jour où il devait y avoir une inspection de sa petite mosquée et sur demande de Ccix Qaci, nous étions nombreux à nous y rendre pour faire semblant de prier et montrer à ses responsables que notre Ccix est totalement investi dans ses missions.

Hélas, sa mise à la retraite lui a été notifiée quelque temps après. Depuis, certains villageois lui refusent même de diriger les prières funéraires, lui préférant le nouvel imam arabophone salafiste. Ils lui reprochent son accent kabyle trop prononcé lors de la récitation des versets et le fait de traduire les contenus de ses prières en kabyle.

J’ai ainsi expliqué à mon âne que nous devrions faire notre promenade pendant que les rues sont désertes et rentrer avant la sortie de mes nombreux cousins qui y participent à ce rendez-vous hebdomadaire. C’est surtout pour ne pas m’infliger le supplice des interminables embrassades avec des barbus parfumés au coprolithe (merde fossilisée) et ne pas avoir à perdre mon temps inutilement à les entendre réciter à l’aveugle leurs prêches sur le paradis.

Malheureusement et à cause de mon Aɣyul têtu, nous n’avons pas respecté la feuille de route. D’abord, parce qu’il n’a pas l’habitude d’emprunter les routes avec le bitume et  il a perdu ses repères avec toutes les nouvelles maisons en forme de boîtes superposées à la verticale. Ensuite, il fallait répondre à chacune de ses questions sur le pourquoi ceci, pourquoi cela, sinon il refusait d’avancer. J’ai donc croisé à notre retour tout ce monde de jeunes, moins jeunes et même de quelques spécimens bipèdes enveloppés dans des tissus noirs qui sortaient de leur réunion de vendredi. Je n’ai bien sûr pas pu échapper aux embrassades avec les cousins barbus . (Je suis à ma troisième douche et je ne me suis pas encore débarrassé totalement de cette odeur mortifère).

Notre promenade terminée, j’ai ramené Aɣyul- iw dans le clos et je m’apprêtais à partir sur la pointe des pieds pour éviter un bavardage inutile, car il y avait pour moi urgence de prendre une douche avant de m’évanouir. Peine perdue, mon âne redressa bien ses grandes oreilles et me dit : – votre disparition est si proche. Les signes annonciateurs ne manquent pas.

-Nous les Kabyles, disparaître ? Tu délires mon âne ! Nous avons résisté à toutes les invasions : phénicienne, romaine, vandale, byzantine, arabe, turque et française. Nous sommes un peuple de vaillants résistants.

-Vous avez résisté en vous réfugiant dans ces montagnes et en abandonnant vos territoires pour sauvegarder votre langue, votre culture et vos valeurs. À quoi allez-vous renoncer maintenant ?

-Tu joues encore à l’apprenti anthropo-ethnologue en plein délire. Explique-moi donc ce que tu as constaté et qui conforte ta théorie alarmante. Cela fait plusieurs décennies que l’on nous annonçait notre disparition et nous sommes toujours là !

-Le remplacement de votre Ccix par un imam salafiste arabophone est une manœuvre du pouvoir colonial algérien. Les prêches en langue arabe classique diffusés par les haut-parleurs de la mosquée ; tes cousins qui te saluent par des Salam Alikoum appuyés par des inchallah à chaque mot ; tes cousines couvertes de la tête aux pieds avec de misérables tissus noirs. Il ne manquerait plus que quelques dromadaires et chameaux pour compléter un tableau venu d’ailleurs. Et depuis, quand imam étranger est-il autorisé à participer aux assemblées de village et même prendre la parole ? Le danger est là et il est partout. Il est à l’intérieur même de vos maisons, dans les livres de vos enfants, dans la musique qu’ils écoutent et les programmes de télévision qu’ils regardent. Ce qui a préservé votre langue et votre culture de la disparition c’est le fait que le premier cercle : l’Axxam, était jusque-là imperméable à l’idéologie arabo-islamique. C’était aussi grâce à des générations d’hommes et de femmes ; souvent illettrés vivants loin du cercle de la périphérie et des influences exogènes. Le pouvoir colonial arabo-musulman, ayant compris cela avec le concours de certains Kabyles, a mis en place des cours d’alphabétisation en arabe, pour accélérer votre disparition.

-Si j’ai bien compris, notre disparition en tant que peuple, langue et culture est une fatalité et qu’il n’y a rien à faire ?

-La fatalité c’est de ne pas agir, de continuer à vous diviser sur la qualité et la couleur du papier, sur les sigles et les slogans. C’est aussi, de ne pas voir que vos ennemis effacent des chapitres entiers de votre histoire et en rédigent de nouveau sans vous et contre vous. Il y a urgence pour les Kabyles de ne plus subir ses assauts diaboliquement orchestrés par le pouvoir colonial. Seule une reconquête de votre souveraineté pourrait vous permettre de reprendre les espaces perdus et assurer la transmission de votre culture et vos valeurs aux futures générations.

-Oui, mais en attendant, je vais aller prendre une douche…

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Toute ressemblance avec des lieux, des faits réels, des attitudes et/ou des positions de certains kabyles est volontaire et non pas un pur hasard.

NB : Aɣyul-iw a donné son accord pour rendre public nos bavardages sous condition de ne mettre aucun mot entre guillemets. Textuellement, il m’a dit: si tu ouvres les guillemets alors tu fermeras ta gueule.

Afalku

NDLR: Chronique parue une première fois le 30 décembre 2016

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