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Katia sur les traces de Dihya – ulacitt tella

Katia sur les traces de Dihya – ulacitt tella

Le 28 février 1998, elle sort du lycée accompagnée par ses deux autres camarades. Son assassin a fait signe à ses deux copines voilées pour qu’elles s’éloignent de celle qu’il a choisie d’abattre froidement avec son arme à feux. Ses deux soeurs ont tout vu par la fenêtre de leur appartement. Elles sont maintenant seules avec leur soeur morte les yeux ouverts. Relève-toi hurle totalement hagarde et désespérée une de ses soeurs… Ainsi témoignent lors d’un entretien à Berbère-Télévision une de ses soeurs et son père qui portent toujours la douleur indicible d’un deuil suspendu.

Comment soulever à nouveau après tant d’années passées le voile noir de cette guerre contre les civils nommée par les autorités du pays et certains journalistes « tragédie nationale », « décennie noire ».Une sémantique passive et apparemment descriptive qui vise en réalité à masquer les responsabilités et occulter la genèse et la logique implacable des événements.
Mal nommer les choses, c’est ajouter du malheur au monde écrivait A.Camus. Mais en ce qui concerne le terrorisme en Algérie, on est allé beaucoup plus loin. On a gommé des pages et arraché des feuilles.

Les tueurs-zombis dépourvus d’émotions et de toute empathie sont pourtant le produit de l’histoire intérieure et tumultueuse du pays. Les idéologies de la mort offrent à certains jeunes en crise et en rupture totale de filiation une nouvelle cosmogonie artificielle qui redécoupe et ré-ordonne le monde : féminin/masculin, moi/non moi, humain/non-humain, croyant/mécréant, ancêtres/descendants, culture/sauvagerie.

La disparition ou le brouillage des mythes, des rites initiatiques et des contes porteurs de valeurs humaines provoquent un vide suivi d’un désordre dans l’esprit d’une partie de la jeunesse déculturée. Cette situation critique est exploitée évidemment par les faux prophètes en quête violente de pouvoir.
Cette nouvelle pseudo-refondation du monde exige des sacrifices humains dans la réalité. Ici le fantasme, le mythe factice et le passage à l’acte sanglant sont vécus par ces zombis dans le Réel.
Dans les sociétés patriarcales musulmanes en crise, le statut de la femme devient cycliquement le centre des préoccupations, des soupçons et des obsessions des idéologues totalitaires religieux. Il s’agit d’une grave phobie de la souillure par le féminin. Ce fantasme de la souillure et les moyens mis en œuvre pour le combattre s’articulent autour du clivage femme prostituée/mère vierge. Cette phobie est aggravée par le contact avec la modernité qui fait de la femme et de l’homme des foyers autonomes de liberté avec une prise de distance vis-à-vis des rôles prescrits par leur culture. Il se trouve que la culture dite traditionnelle est contrairement à ce qu’on peut penser évolutive et n’a rien à voir avec les idéologies statiques, régressives et sans racines. Elle peut, bien sûr, se raidir momentanément face à un danger extrême, mais elle ne perd jamais son âme.

La culture d’origine stratifiée, complexe, polysémique, dynamique a su s’adapter à tous les emprunts exogènes et s’harmoniser à tous les monothéismes sans perdre sa propre vision du monde.
Katia a justement affirmé, selon les dires de son père et sa sœur, qu’elle ne voulait pas porter le hijab mais que si elle devait se vêtir de manière traditionnelle, elle porterait la robe kabyle.
Cette jeune lycéenne de seize ans a compris intuitivement la différence entre une idéologie régressive et une vraie culture. Pour elle, il n’y avait pas d’incompatibilité entre sa tradition culturelle et une forme de modernité vécue et assumée.
On peut dire que les traditions kabyles et nord-africaines actuelles sont le produit d’un tissage millénaire avec les différents monothéismes qui les ont traversées. Ces matrices de sens, grâce à leurs ressources internes portées par leurs médiateurs (sages, poètes, guérisseurs, romanciers, essayistes), participent depuis longtemps à la confection d’une nouvelle toile pour intégrer les valeurs humanistes de la modernité.

Katia a été éliminée, comme tant d’autres après elle, pour empêcher l’émergence de cet espace métissé et créateur associant la Raison et les multiples attaches culturelles nécessaires à notre humanisation. La rationalité moderne génère intériorité, réflexion et distanciation par rapport à tous les phénomènes qui nous entourent.

Katia avait trouvé son point d’équilibre, elle pouvait conjuguer autonomie, tradition et raison. Malgré la peur ambiante, elle a refusé courageusement et de manière délibérée de porter le voile islamiste. Elle savait que c’est un signe ostentatoire de prosélytisme et d’incitation à une conversion idéologique n’ayant aucun lien avec son être et son vrai monde culturel.

L’imposition de ce voile humiliant est également une forme de vengeance de certains hommes faibles, blessés dans leur virilité par de multiples facteurs n’ayant aucun rapport véritable avec les femmes.

La disparition progressive de la richesse de la culture orale avec ses rites de passage, l’éclipse de la figure archétypale de l’ancêtre, l’effacement de l’autorité du père, l’écrasement des hommes par les dictatures sont les causes majeures de la peur du Féminin et de la féminisation.

Les morts-vivants sont jaloux des vivants surtout quand il s’agit des femmes. Grâce à l’instruction moderne, celles-ci peuvent cumuler de nombreux rôles et fonctions essentielles : soignantes, chercheuses, éducatrices, créatrices et procréatrices.

Symbole agissant, Katia restera un modèle pour les générations à venir. Elle était déjà admirée, aimée et estimée par sa famille et son entourage. Le travail de deuil et de réparation est incontournable. Le livre à paraitre suscité, porté et coordonné par le journaliste et écrivain R. Oulebsir fait partie de ce début d’élaboration du deuil. Katia ne peut accepter de porter plus longtemps ce voile de mélancolie qui recouvre sa famille et son pays.
La vraie pudeur intériorisée et la dignité de Katia peut s’exprimer par ces vers extraits d’un chant prémonitoire de notre grand artiste Cherif Kheddam :
« D acu d leḥjav n tḥerrit ? d nnif ma tkesv-it, tertah i ngav d u ḥayek ».

Hamid Salmi

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