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La juste, et légitime, cause des Kabyles

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La reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël par le président étasunien, Donald Trump, est du pain béni pour le gouvernement algérien. Depuis quelques jours, les rues de la Kabylie sont investies par la jeunesse kabyle qui (re)noue avec la contestation du régime et la revendication identitaire amazighe. Peu importent les causes de cette révolte, cette jeunesse a senti le besoin de reprendre le flambeau des mains des aînés pour porter la cause identitaire qui est confrontée depuis trop longtemps au déni, à la répression, aux fourberies ou aux louvoiements du régime politique en place depuis l’indépendance de l’Algérie en 1962.

Le cachet “kabyle” de cette énième contestation doit inquiéter le système qui mobilise tous ses relais pour noyer cette revendication dans le revers que subissent les Palestiniens à travers la décision de Donald Trump. Mais le développement des TIC, les réseaux sociaux et les médias alternatifs permettent à beaucoup de Kabyles de dire que, pour eux, leur juste cause passe avant celle des Palestiniens. Cela génère un conflit idéologique révélateur de quelques conséquences désastreuses de la construction nationale algérienne dont la responsabilité incombe au pouvoir politique.

En stigmatisant la Kabylie et sa revendication identitaire pendant des décennies, le régime algérien a réussi à justifier et à banaliser son déni et ses répressions aux yeux des Algériens qui se disent « arabes » et chez lesquels il cultive un sentiment de haine par différents stratagèmes. Et il y a des “naïfs” qui s’étonnent que ce même sentiment puisse naître et se développer en Kabylie ! Il n’y a, pour ma part, aucun étonnement à voir des étudiants de Blida, même de Batna, manifester pour exprimer leur colère à la suite de la reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël par les USA tout en étant indifférents ou hostiles à la cause identitaire amazighe. Cela ne m’étonnerait pas non plus de voir ces mêmes étudiants exprimer de la haine vis-à-vis des Kabyles : le régime et ses relais arabo-islamistes ont fait un travail extraordinaire pour que cela soit ainsi.

La solidarité à une cause (palestinienne) lointaine et l’opposition à une cause (amazighe) dans son propre pays est une attitude qui résulte des systèmes éducatif, religieux et idéologico-politique mis en place à partir 1962.

L’idéologie arabo-islamiste du régime a amarré le pays au monde arabo-musulman négateur de toutes les minorités ethniques ou religieuses qui existent dans son espace.

Le système éducatif algérien est un des fondements du système religieux musulman du pays. Il y a quelques mois, j’ai souligné les conséquences désastreuses de l’éducation islamique dans l’école algérienne dans un article paru dans Le Matin http://www.lematindalgerie.com/leducation-islamique-lecole. L’une des premières missions de cette école est de former des croyants musulmans, non des citoyens algériens. Cette croyance religieuse est un déni de la citoyenneté : c’est l’appartenance à la communauté des croyants qui prime sur l’appartenance à la cité ou au pays. C’est ce sentiment qui fait que des étudiants de Blida, par exemple, manifestent pour que Jérusalem soit sous une autorité palestinienne (donc musulmane) tout en étant indifférents à l’oppression de la Kabylie et au déni identitaire amazigh par le régime algérien quand ils ne soutiennent pas cette injustice dans leur propre pays. C’est le sentiment d’appartenance à la communauté des croyants qui prime : dans leurs représentations, les Kabyles n’en font pas partie alors qu’ils sont musulmans en grande majorité.   

Le système éducatif travaille pour le “système” religieux qui s’inscrit de plus en plus, depuis quelque temps, dans une dimension internationaliste. La construction massive de mosquées, les financements importants des associations à caractère religieux en plus de la prise en charge budgétaire par l’Etat du culte musulman, l’investissement de la sphère médiatique et de l’espace public sont autant d’indicateurs quant à l’ampleur du fait religieux dans le pays. Le système semble s’accommoder des conséquences de l’émergence d’une pratique religieuse de plus en plus rigoriste, ne cachant plus son inspiration wahhabite. Même si cela menace sérieusement, à terme, l’existence nationale.

En niant d’abord les langues amazighes, puis en les introduisant de façon marginale dans l’enseignement, l’école a formé des légions d’Amazighs complexés dont une partie importante a été arabisée. Parmi ceux qui n’ont pas été encore assimilés par l’arabisation, on retrouve, encore, des légions de sujets réduits à un état de “Berbéroïdes” dont un certain nombre expriment une hostilité parfois haineuse vis-à-vis leurs congénères berbères. La négation de la langue maternelle puis sa relégation à un statut de sous-langue dans le système scolaire et la vie sociale bouleversent l’ordre naturel des langues et l’échelle des valeurs chez l’écolier berbère avec comme conséquence la dévalorisation de son identité amazighe.  

L’école algérienne est ainsi un puissant “berbericide”. D’autres institutions créees par le régime, soit-disant pour promouvoir “la langue et la culture amazighe”, TV4, HCA, CNPLET, Académie en projet, etc, sont aussi “berbéricides”.

La stratégie du régime est de toujours gagner du temps en attendant que ses “berbéricides” agissent et règlent définitivement le sort de la cause identitaire amazighe. Mais la Kabylie résiste et avance et cela ennuie le pouvoir qui doit redoubler d’efforts, et de “berbéricides, tout en sollicitant l’aide de beaucoup de “Berbéroïdes”. On construit toujours plus de mosquées en Kabylie, on y envoie encore plus d’imams salafistes (qui exploitent même les enterrements pour prêcher !), on maintient une école stérile en termes de savoirs et fertile en idéologie arabo-islamiste ; et, comme si cela ne suffisait pas, on projette de plomber la langue kabyle, qui évolue de façon dynamique malgré toutes les difficultés qu’elle affronte, avec la création d’une académie qui va fabriquer une novlangue amazighe. Autant dire que nos malheurs ne sont pas finis.

Le délabrement du système éducatif semble arranger le régime qui semble veiller à le maintenir dans cette situation. Des réformes, des ministres, des budgets, des programmes nouveaux, des manuels nouveaux, des… : tout cela pour une avant-dernière place dans le classement 2015 du PISA (Programme International pour le suivi des acquis des élèves), soit le 69ème rang sur 70 ! Ce système éducatif produit pourtant des cohortes de diplômés. Mais le diplôme le plus convoité par la jeunesse algérienne est un visa vers l’Occident.

Paradoxalement, cette jeunesse gavée de religion et éduquée pour se reconnaître dans la Oumma ne se tourne pas vers l’Orient pour ses projets d’émigration mais vers l’Occident comme si elle ne voulait pas attendre de mourir pour aller au paradis afin de goûter à ce qui est interdit ici-bas mais promis pour les bienheureux dans l’au-delà.

En plus de tous les exilés qu’il a produit, et qu’il produira, ce système éducatif a formé, et formera des dizaines de milliers de djihadistes qui ont pris les armes en Algérie ou à l’étranger pour imposer l’islamisme. On ne peut pas dire que cette école réussit à inculquer aux élèves une conscience nationale et un esprit patriotique. Mais elle réussit à semer des graines de la haine.

Combien d’élèves arabophones demandent à apprendre tamazight dans leurs écoles ?

C’est vrai que, déjà, des légions de Berbéroïdes ne demandent pas d’enseignement de tamazight pour leurs enfants. Et comme c’est facultatif, ils peuvent bien s’en passer sans risque pour leur réussite scolaire (même dans un système aussi délabré). Et si les Kabyles appliquaient la réciprocité et refusaient d’apprendre l’arabe et d’être enseignés dans cette langue, quelles seraient les réactions des arabophones et du régime ? Un redoublement de haine, sans doute, et d’autres “amabilités” du même genre !

L’actualité montre que le pouvoir est figé dans sa ligne politique. Pendant que des manifestants pour l’identité amazighe sont réprimés à Bouira et ailleurs en Kabylie, des manifestations pro-Palestine sont autorisées à Alger où il est interdit aux Algériens de manifester leur mécontentement vis-à-vis du gouvernement depuis des lustres.

En persistant dans son entêtement discriminatoire, son déni de l’identité amazighe, ses répressions des manifestations de revendication, le régime algérien ne fait que convaincre de plus en plus de Kabyles à penser et/ou à revendiquer une solution, légitime, à deux Etats, comme la solution prônée par la communauté internationale, y compris par Alger, pour la Palestine.    

Nacer Ait Ouali

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