La méthode cyclique de Makilam

La méthode cyclique de Makilam

Biologiste, géologue, historienne et docteur en philosophie, Makilam enseigne dans une université allemande « l’art berbère et la religion de la nature ». Signes et rituels magiques des femmes kabyles révèle une méthode qui remet en cause de grandes théories explicatives à finalité anthropologiques. Les connaissances scientifiques sont « des erreurs rectifiées » a précisé Bachelard. Makilam en corrige certaines d’entre elles dans un magnifique ouvrage, établi à partir d’une thèse présentée à l’université de Brême en 1994.

En 1980, troublée par l’insuffisance et l’inconsistance des écrits sur le langage des rites et des pratiques des femmes kabyles, Makilam met au point une méthode qu’elle nomme cyclique pour nous permettre la compréhension des pratiques ancestrales. Les postures idéologiques des disciplines anthropologiques et ethnologiques, infériorisent la femme kabyle par rapport aux hommes kabyles, elles érigent des concepts d’opposition ou de complémentarité entre hommes et femmes. Makilam nous propose de pénétrer à la source de la cosmogonie kabyle, avec un regard qui cherche à apprendre et non réduit à une fausse perspective dualiste. Initiée aux rites ancestraux, elle expose remarquablement la mythologique de l’une des plus anciennes civilisations du monde en révélant le langage ésotérique des femmes magiciennes de la terre en Kabylie. Ses investigations montrent que les signes que l’on trouve sur les murs des maisons, sur la peau des femmes, sur les tissus et sur les poteries kabyles, longtemps considérés par les chercheurs comme des griffonnages sans signification, sont en réalité des idéogrammes, des éléments de premières articulations, qui possèdent une valeur spirituelle commune à toute civilisation humaine, et qu’ils témoignent précisément d’une unité psychique au-delà des cultures et de leur histoire. Les rites aratoires révèlent que les femmes kabyles ont su trouver un langage en harmonie avec l’union cosmique.

En l’absence d’une raison graphique, d’une logique formelle reposant sur un mode de pensée binaire, elle affirme que seul le raisonnement cyclique peut être capable de s’associer au développement des formes de vie des peuples de la nature.

Dans la tradition kabyle comme chez les peuples amérindiens, la femme en tant que terre-mère du genre humain, porte en elle, la première forme de la pensée primitive à travers et par sa relation entière et continue avec la nature. Cette tradition repose sur la conciliation des genres, sur un sentiment d’unité magique entre les hommes et les femmes, et non sur une opposition ou une complémentarité entre eux. Pour étayer son analyse, elle fait apparaître une notion centrale : la tiwizi qui signifie « entraide ». L’entraide constitue la valeur essentielle chez les kabyles, impliquant la prédominance du concept fort de responsabilité collective. Pour appréhender cette union sacrée entre les êtres vivants, son investigation scientifique l’amène à pousser les portes d’un monde secret féminin kabyle, qu’elle qualifie précisément d’univers magique. Mais pour accéder à ce monde, un langage doit être élaboré.

En essayant d’écarter les interférences étrangères à la mystique kabyle, j’ai rencontré d’énormes difficultés à traduire cette pensée de type magique, intraduisible en termes d’écriture. Sur le papier, les mots en caractères latins expriment des idées ou des concepts dans une ordonnance rectiligne. Cette forme d’écriture est essentiellement linéaire et ne peut se déployer que dans deux sens, vertical ou horizontal. Elle se révèle incapable de redonner la dimension magique de la pensée des Anciens, qui est spécifiquement de forme circulaire.

Les codes du culte de la nature, le langage de la nature, les emblèmes du culte de la maternité permettent d’exprimer l’unité verticale qui relie entre eux les différents cycles de la nature vivante suivant leur situation verticale dans l’espace entre terre et ciel. Selon une éternelle répétition des gestes transmis des mères à leurs filles, il résulte une multitude de cycles qui reproduisent aussi bien les activités humaines que le mouvement en spirale de la régénération de la nature cosmique. Cette répétition des mêmes gestes qui se poursuit au-delà des générations opère l’intemporalité dans un renouveau sans fin.

Makilam a vécu en Kabylie jusqu’à ses seize. C’est dans un premier ouvrage intitulé : La Magie des femmes kabyles et l’unité de la société traditionnelle, que Makilam expose en trois parties, sa méthode.

Dans ses Etudes, Van Gennep nous livre une version qui nous renseigne surtout sur l’état d’esprit avec lequel des auteurs du début du siècle ont abordé la Kabylie et décrit sa culture. En ce qui concerne la poterie peinte kabyle, il supposait qu’une famille de la Kabylie était allée à Chypre, puis que quelques-uns de ses membres (surtout des femmes) étaient revenus au pays après avoir appris là-bas le métier de potiers. Il est inutile de faire remarquer combien cette interprétation est méprisante envers les kabyles puisqu’elle déprécie l’art des femmes. Cette dévaluation de la nature magique de l’art berbère s’accompagne de la réduction du rôle des femmes à celui de simples reproductrices. (…) Les femmes kabyles sont des créatrices car leur art se base sur leur propre création en tant que mère, écrit-elle.

La femme kabyle est la gardienne de la langue, des rites et des valeurs de la tradition. Elle est enseignante, créatrice et non reproductrice comme l’insinuent certains chercheurs, du savoir, qui ne peut se transmettre que de mères en filles.

Fadela Hebbadj

About The Author

Related posts