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Le rêve brisé de Tahar.

Le rêve brisé de Tahar.

Le printemps de l’année 1990, avait montré un visage en dehors de l’ordinaire, très tôt il a badigeonné les champs d’Aghbala d’un foisonnement de couleurs d’une beauté fulgurante, rendant son paysage pittoresque, une vue que seul l’été dans toute sa magie nous laisse découvrir. Ainsi est confortée la pensée des passants et des visiteurs qui n’ont jamais cessé de nommer ce village  » le paradis sur terre » ils le disent avec raison.

Ce n’est que pure folie d’en attester le contraire, l’entrée du village à elle seule ensorcèle. Le rythme inébranlable d’une eau qui coule tranquillement à partir de sa source portant le nom du Saint protecteur Sidi El Mouhoub ,que les gens prononcent avec fierté. Une eau qui se déverse abondamment, non pas pour se perdre nulle part mais qui sert à maintenir la vivacité de ce paradis, en irriguant ses arbres fruitiers et ses jardins qui se trouvent tout au long d’un relief accidenté sur le flanc gauche du village que chapeaute le Saint sidi el mouhoub.

En dehors de ce cadre enchanteur créé par la nature et les gens du village, les autorités n’ont jamais apporté bien malheureusement, ne serait-ce qu’une petite touche pour permettre aux jeunes de connaître ce que signifie le mot épanouissement, cet état des faits pousse ces derniers à vivre dans l’imaginaire. En tout cas c’est le sort de presque tout les villageois.

L’année scolaire s’achève dans deux mois et demi et ce climat agréable, le moins que l’on puisse dire est propice pour en profiter dans les fins de semaines. Surtout pour un étudiant qui vit loin des siens comme ce fût le cas de Tahar.
À peine arrivé à la maison le jeudi après-midi après une semaine à l’internat de son école, prend une bouchée et s’empresse avec ardeur de rejoindre son meilleur ami: Akli.

Les deux assis sur une dalle de béton, improvisée par les ouvriers de la commune comme un banc jouxtant l’abri d’autobus, qu’ils ont construit sur la bordure de la route qui déchire le village . À leur départ ces derniers ont omis de démolir le banc, désormais il fera office de place aux petites réunions entre gens.

Tahar avait les yeux fixés sur une fourmi qui transporte une autre fourmi accrochée à son mandibule. Son ami Akli lui parlait de tout et de rien, comme à l’accoutumée, en lui faisant la synthèse de toute une semaine durant laquelle ils ne se sont pas vus. Akli est un peu plus âgé que son ami étudiant, il tient l’épicerie familiale au sein du même village qui les a vu naître, depuis qu’il a déserté les bancs de l’école c’est la seule fonction qui lui revient de droit. Il est du genre à être à l’affût de toute information, un lecteur assidu de la presse nationale, en somme la gazette du village.
Tahar ne prêtait aucune attention à ce que raconte son ami, ses pensées ont pris l’allure d’une virée sur le tapis d’Aladin, il était distrait, il s’interroge sur ce phénomène qui a bien diverti ses yeux, la fourmi qui porte sa sœur!!!Certainement pour l’aider pensa t-il au fond de lui.
Cette scène l’a fasciné au plus haut degré, il voulait en tirer une leçon ou faire un lien avec son rêve! Oui un rêve, car il en a un, comme tout jeune de son âge, mais qu’il gardait jalousement dans sa petite conscience. Pour lui, c’est une entreprise hasardeuse faute de pécule qui lui faisait défaut et les conséquences désastreuses qui en découlerait si toutefois ce rêve ne se réaliserait point.
Ah si je trouve quelqu’un qui porterait mon projet à coeur comme le fait cette petite fourmi!! Se disait-il…
– Enfin tu reviens sur terre lui dit sagement Akli.
– A quoi songe-tu mon ami? à la Nasa! lui rajouta d’un ton sarcastique.
-Non pas si gros que ça, lui répliqua Tahar avec un sourire timide.

Après un moment de silence et avec un peu de gêne,il enchaîne:
– je voudrais voyager cet été
– Où comptes-tu aller, chèr ami? renchérit Akli
– En france répond Tahar.

Cette idée est on ne peut plus ancrée dans sa tête depuis un certain temps, elle a pris une dimension démesurée et elle a squatté une bonne partie de son espace de réflexion.
Il est jeune à peine foulé les 19 ans, n’ayant connu en dehors de son village que les contrées avoisinantes. Depuis qu’il a découvert la ville ou il se rendait à l’école secondaire, il ne cesse de penser à amplifier ou à rajouter à son actif d’autres découvertes.
Il savait que St Etienne en France pouvait être son port d’attache. Son père y a déjà travaillé, une bonne partie de sa famille y réside, sa tante lui faisait à chaque fois la promesse de lui fournir un certificat d’hébergement pour obtenir un visa. À ses yeux les portes lui seront grande ouvertes pour aller de l’avant.

Le retour chaque été en vacances des immigrés et leurs discussions suscitent en lui moultes curiosités, à chaque fois son imagination prend son envol, à tel enseigne qu’il se voit entrain de se promener sur certains lieux de cette ville.
qu’il avait pu imaginer au travers des discussions qu’échangeaient ses concitoyens temporaires venus juste passer les vacances. Tantôt il se voyait sur la place de l’hôtel de ville, en regardant les oiseaux autours des jets d’eau, tantôt une halte sur la place du peuple où les vieux formaient leurs petites réunions, le musée qu’est devenue la mine Couriot où son père avait bûché une bonne partie de sa vie, monter le tramway jusqu’à la gare Châteaucreux puis siroter une boisson sur une terrasse des rues du centre ville à son retour, pourquoi pas, la cerise sur le gâteau « une compagnie galante » pour combler son imagination, les délires ne manquant point dans sa tête!

Un de ses amis lui a presque esquissé une cartographie des points clés du centre ville: le centre deux et les autres grandes surfaces, le marché hebdomadaire Jacquard, les piscines qu’il ne connaissait que du nom, !!

S’il pouvait accédé au stade Stade Geoffroy-Guichard ça serait le comble de son bonheur.
Il ne cesse de cogiter sur un fond d’espoir qu’un jour ces endroits puissent le forger dans de petites expériences autres que ce que pouvait lui offrir son village durant cette saison estivale, ne serait-ce que l’ennui.

Sa détermination va crescendo au fur et à mesure que l’année scolaire avance. L’expression « les voyages forment la jeunesse » que son professeur de français ne cesse de répéter à qui veut l’entendre à chaque occasion l’inspire beaucoup. Il en a fait son leitmotiv.
Plusieurs fois quand il se rend à Vgayeth durant ses sorties autorisées de l’internat, il se dirige droit sur la place guidon face au port. Il prend place les mains posées sur la rampe métallique de la grande terrasse, il demeurera cloué des heures durant à regarder ses semblables s’en aller outre cette grande mer bleue.
Si pour beaucoup de monde les effluves des mets culinaires leur donnaient de l’eau dans la bouche, lui par contre ce qui motiverait ses désirs, c’est bien de mettre les pieds dans ce paquebot accosté là sous ses yeux illuminés.
Son ami lui posa une question pertinentes.
– As-tu amassé des sous pour ce voyage? tu sais bien que l’argent est une condition sine qua non pour que ton vœux soit exaucé.
Comment y parvenir? lui qui ne possède même pas une pièce dans sa tirelire voire même pas de tirelire!! C’est une épineuse tâche. C’est pour cette raison qu’il a fait de son rêve un secret .
Bien que sa situation n’est pas flamboyante mais il est déterminé à ne pas sombrer dans un pessimisme excessif, il évoqua son père qui pouvait bien détenir la clé de son problème faute de ne pas dénicher un petit boulot.
son père depuis sa retraite et son retour au « bercail » ne fait que travailler ses terres, longtemps abandonnées et surtout pour boucher le creux qu’aurait laissé son faible revenu de chaque fin du mois, car la pension qu’il percevait n’était pas suffisamment ronde. Il est exigeant, il rejette toute forme de gaspillage, il déteste être sollicité pour des dépenses inutiles, il a fait de la comptabilité son crédo.
Le plan de Tahar, était axé sur l’avis que son père pouvait donner , mais avec un peu de réserve, connaissant les réactions parfois désobligeantes de ce dernier. En raison de cela sa mère lui avait fabriqué le sobriquet de « le vieux grincheux ». Néanmoins il garde une bonne petite dose d’espoir que son père puisse assimiler sa requête.
Il a jeté tout son dévolu sur sa mère afin de l’aider à régler ce volet. Son seul argument était ses bons résultats à l’école et sa conduite exemplaire.
Elle va surement plaider sa cause devant son père. Le détenteur du  » francs », tel que l’on qualifie au village ces vieux retraités de france.
Elle n’auras pas besoin d’une grande rhétorique pour avoir gain de cause pensa t-il au fond de lui.
Sa mère n’était nullement surprise, lorsqu’elle a glissé la demande auprès du papa, le connaissant, elle ne s’attendait pas à un sourire, pire encore, il lui a donné du fil a retordre. Restée impuissante devant l’intransigeance de « ce vieux grincheux », elle a préféré obtempérer et reporter cette demande sine die.
Tahar heurta un obstacle assez solide, abattu, mais ne voulant pas fermé cette unique issue. « Qui perd espoir, perd tout » se disait-il souvent.
Par moment de découragement,lui parvint à adopter une attitude d’un résignant tel le vieux renard dans la fable de La Fontaine, quand il voulut prendre les raisins comme repas, mais comme il n’y pouvait atteindre :
« Ils ne sont pas mûrs… « 
Faut-il baisser les bras? Non, pour consoler son rejeton, sa mère lui dit: nos aïeux disaient dans le temps  » seule l’autorité de l’état, peut transcender celle de la loi divine », autrement dit ton père pourrait bien changer d’avis.
Sa persévérance a fini par lui donner raison, son père a lâché du lest, il a tout de même posé une petite condition, il voudrait de son aide pour la moisson du mois de juillet.
Le bateau avait jeté l’ancre au port de Vgayeth le 2 Août, la veille du départ. Il resta figé au même endroit jusqu’au lendemain, on aurait dit qu’il l’attendait.

Le « Hoggar », un immense bateau, Il donne l’impression d’un bâtiment construit sur les eaux de la mer, il a frappé son imagination.
Le jour tant attendu arriva, tout est fin prêt pour Tahar. Un sac bien scellé entre son linge, les quelques vivres que la maman lui avait préparé pour éviter toute dépense superflues pendant les 24h de la traversée et les petits cadeaux pour la famille de l’autre rive de la Méditerranée.

Le passeport et le billet serrés comme dans un étau, il ne s’agissait pas d’égarer un seul document ceci compromettrait tout rêve d’évasion.
L’agent des douanes l’invite à avancer pour l’enregistrement et la vérification des bagages…
Il avait un pincement au coeur, quand l’agent le regarda d’une façon curieuse et après avoir jeté un coup d’œil sur ses documents puis Il l’interrogea:
– Es tu encore à l’école?

Tahar se demandait à quoi servirait une telle question!!! Tout en évitant une perte de temps il a fini par lâcher un oui. On attendant de savoir quelle débâcle pourrait lui tomber sur la tête!?

L’agent revient à la charge une deuxième fois, cette fois ci d’un air un peu plus sérieux qui frôle le dédain!
– As tu une exemption ou un sursis du service militaire??
Le « Non »difficilement prononcé est accompagné de son lot de doute, il a senti une étrange émotion.
L’agent lui demanda de patienter un moment… il s’en alla avec les papiers à la main consulter le chef de brigade, Tahar le suivit des yeux, priant le ciel et la terre sans qu’un mauvais pressentiment lui eusse traversé l’esprit.

L’agent revient après quelques minutes, il lui annonça d’un ton sec, que son départ était compromis.
Il sentit le ciel lui tomber sur la tête, sa gorge nouée, il essaya de supplier l’agent dans un balbutiement presque étouffé mais en vain..
La décision est prise…

L’agent lui montra la porte de sortie, il est resté figé sur le coup, une rage l’atteint au plus profond de son âme, il avait envie de crier, il avait pensé à tous les efforts qu’il avait consenti pour arriver en bout de ligne, à ce cul de sac!! il pensa à toutes les discussions dont il sera sujet dans le village, il savait que même les vieilles mémères murmuraient dans les chaumières. Mieux valait-il faire de ce voyage un secret car à bout de force, le rêve restera non réalisé.

Dehors il vociféra gorge nouée, il conjura tous les saints de Vgayeth tout en fixant les yeux sur Yema Gouraya. Il ne retint de cette aventure seulement les seules paroles consolatrices de sa mère qui disaient que :  » seule l’autorité de l’etat peut transcender celle de la loi divine ».
Il a promis de revenir l’été prochain.

Kams Ouidir

Deuxième partie

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