Le rêve brisé de Tahar(2) : Une autre idée de d’espoir…

Le rêve brisé de Tahar(2) :  Une autre idée de d’espoir…

Voire la Première partie

Tahar aborde le chemin du retour à la maison avec un sentiment de frustration doublé de désillusion, la route lui apparaissait longue, le village si lointain. Ce « cuisant échec » face au pouvoir des autorités qui l’ont empêché de franchir le « cardia » des douanes pèse lourdement sur son humeur, et il a anéanti son état d’âme. Son angoisse est aussi forte que celle d’un innocent en instance de jugement pour un crime commis par inadvertance.
-Cette débâcle, va surement faire la une de toutes les assemblées y compris celle des mioches, se disait-il en soi.
N’était-elle pas son appréhension depuis le début?
Une idée saugrenue lui parvint à l’esprit lorsqu’il s’approcha du village:
– Si je me réfugiais au milieu de cette forêt, je n’aurais point à justifier mes tourments et mes déboires, songea t -il.

La forêt étoffant la montagne qui se dresse devant lui, existe au moins depuis le grand Big Bang que l’univers a subi : Adrar U Gherbi, le nom qu’elle porte depuis la nuit des temps, sans qu’elle ne soit importunée.
De loin elle donne l’impression d’un rempart éludant tout danger susceptible de nuire à ses « protégés ».

Persuadé de trouver un cachot, Tahar imagine déjà son abri de fortune.
– Les aléas de la nature feront changer mon humeur altérée, continua t-il à penser, sans toutefois adressé un mot au taxi qui l’y conduisit.

Autrefois seuls quelques personnes se sont laissés conduire par leur curiosité, arrivèrent au sommet de cette montagne qui fut la fenêtre qui dévoila aux gens n’ayant jamais vu plus loin que le « nombril » de leur village, l’existence d’autres espaces aussi vastes que les océans.

Tahar connaissait l’histoire de ce berger, fut-il le premier à atteindre le sommet . N’en croyant pas ses yeux, quand pour la toute première fois de sa vie la vallée de la soummam s’offrait à son regard ébahi , et avant de partir, une expression lui échappa et que la mémoire collective avait sauvegardé:  » Ô seigneur que ton monde est vaste ».

N’est-il pas l’endroit idéal pour une évasion, loin des regards jusqu’à ce que cette vague d’angoisse qui le submerge annoncera son abdication?
Mais ce n’est qu’une alternative débile, l’entreprendre est du domaine de la folie.
Qu’à cela ne tienne, il s’était résigné à rentrer chez lui.

L’entrée du village semble frappée par le « syndrome de Tchernobyl » en cette période caniculaire, les quartiers sont vides, seul le chant des cigales venait perturber ce silence quasi total, même les chats errants restaient tapis à l’ombre durant ces heures de la journée. C’est le quotidien des âmes qui y vivent. Et tant mieux. La seule personne osant défier la chaleur torride et ceci par obligation c’est Akli son ami, le tenancier de l’épicerie.

Fermer boutique pour lui est un crime de lèse majesté! Il résiste à cet étouffement, sans se départir de ses journaux et de son tapis en arrière boutique: des petites siestes intermittentes s’imposent quand la clientèle faisait défaut .

Tahar était plus que soulagé, il est délivré d’une étape tant redoutée, celle de croiser du monde et répondre à leur curiosité.

Il voulait rentrer en catimini.

La placette du village « Taburt W Ahfir », est la plus redoutable à franchir pour retrouver sa mère qui l’épargnerait de tout jugements, et avec qui il trouverait consolation.

Cet endroit aux multiples facettes, se métamorphose au gré des besoins de son monde. Ici se croisent enfants et adultes, on y joue souvent, les vieux échanges des bribes en attendant la prochaine prière, et y accueille par hospitalité des étrangers voulant une pause durant leurs périples.

Dès la fin de l’après midi, l’arrivé du « vent marin », le nom de cette fraîcheur de fin de journée, que prononcent élégamment les personnes âgées , les gens se ruent impétueusement vers cet endroit, comme des affluents qui se jettent sur la rivière principale après de grosses averses. Mais à cette heure ci de la journée, le vide est effrayant.

Cloîtré chez lui, songeant à rester enfermé jusqu’au retour des classes pour mettre les pieds dehors. Tahar s’auto inflige un pénible embargo, très pesant. Existe t- Il une autre alternative?.

Akli sachant que Tahar, resterait confiné à la maison suite à cette triste mésaventure, n’a même pas osé penser lui rendre visite, ni aucune idée n’a effleuré son esprit du comment renouer contact avec lui, il a senti même une certaine culpabilité sans savoir la raison! « frapper le fer tant qu’il est chaud » n’est pas applicable en un tel cas! Il a préféré temporiser.

Hachemi, connu de tous, comme l’agent de la poste par excellence, on dirait que le sceau d’assermentation des documents le suit partout.
Il passa chez Akli pour quelques emplettes. Un petit échange de mots entre les deux est incontournable. Lui qui aime la chose politique et Akli qui répond aux norme d’une chaine de nouvelles en continue, de fil en aiguille amène l’agent de la poste à soulever un problème de la distribution du courrier qui pourrait survenir pour le mois de congé de son facteur.
-Il lui faudra un remplaçant lui balança Hachemi.
– j’espère qu’on en retourne pas à l’ancien système de distribution de courrier, rétorqua Akli.

Cela fait juste une année depuis que le facteur à vu son apparition dans le décor du village. Auparavant le courrier était totalement déposé sur un coin du comptoir qui accueille les clients à l’épicerie d’Akli. Les destinataires viennent fouiller à leur tours pour dénicher leurs plis, les retraités sont souvent fidèles à des journées bien précises, attendant l’arrivé de leur mandats. Certains d’une patience discutable font un passage plusieurs fois et plusieurs jours à l’avance.

Akli se ressaisi et une idée soudaine lui vint à l’esprit !, comment n’aurais-je pas pensé de proposer à l’agent de la poste mon Ami Tahar comme remplaçant au facteur?. serait-elle une occasion de le faire sortir de sa tanière pour renouer avec la vie normale? Probablement oui, soutenant sa réflexion.
On en compte pas par milliers des aubaines comme celle-ci. Dieu seul sait qu’il en a besoin et elle l’enchentera certainement.

Le samedi 11 Août tôt le matin Tahar se pointe devant la poste attendant l’arrivé de Hachemi qui lui donnera une petite formation et toutes les directives liées à son travail. Ce job lui a remonté le moral, étoffé son estime de soi, et son rêve de voyager refait surface tout à coup! Son hibernation en plein été n’aura duré que quelques jours finalement.

Son ami Akli était pour beaucoup de choses, il lui voue de la considération et de l’estime, ce geste n’avait fait que consolider un peu plus leur amitié déjà bien battit.

Tahar, dans sa tenue de Facteur, ne manquait pas d’attirer les regards sur lui, il est vrai que c’est un beau jeune homme doté d’un physique agréable assorti de cette taille d’athlète en herbe. Son couvre chef, ne cachant pas totalement sa chevelure venait rajouter une touche de charisme à ce visage légèrement bronzé,
orné d’un nez fin,d’une bouche parfaitement dessinée, ses yeux sont d’un vert noisette reflétant sa nature calme et réfléchie. Sa sacoche en bandoulière était à la juste mesure, ni trop haute ni trop basse. Il honorait en somme cette noble fonction.

Quelques jours auparavant Tahar fuyait le regard des autres, aujourd’hui il s’ouvre à eux avec enthousiasme ayant banni tout complexe. Il a conclu subitement que dans la vie quoiqu’on est calculateur le hasard à tous les pouvoirs de nous faire faire des embardées voire même de nous dévier de notre trajectoire.

La navette qui consistait à desservir trois villages de la commune se faisait à pieds, se trouvant sur une même ligne en contrebas, Aghbala- Timeghras_Tighzert, ce qui occasionnait une certaine pénibilité quant au retour. Il n’était pas rare qu’une pause soit observée à mi chemin.

Le tri du courrier était sa corvée matinale, avant de commencer à « déambuler » avec sa sacoche.
Petit à petit, une routine semble prendre place et un bonheur renaissant égaye ces journées….

Du courrier en masse ces jours-ci lui a fait remarquer son patron, les immigrés sont venus nombreux en vacances cette année, ils ne partiront qu’à partir du début septembre, lui a t-il rajouté en guise d’explication.

Un jour pendant qu’il faisait son tri, Tahar tombe sur un pli assez gros pour être différent de ceux de tous les jours. Il demanda à Hachemi:
– La livraison de ce « bidule » serait-elle différente de celle des autres?
– Il lui a expliqué que c’était un colis recommandé, qu’il faudra faire signer le destinataire sur un carnet dédié à cet effet.

Tahar n’avait aucun doute pour frapper à la porte no B56 à Tighzert, tel que mentionné sur la boite. D’une façon timide il attendit devant le seuil de celle-ci sans connaître le visage de Bachir M, le destinataire qu’il allait découvrir.

Tahar était surpris, et d’un geste subit recule de deux pas en arrière, lorsqu’une charmante jeune fille au cheveux longs et lisses, entrouvrit la porte , un sourire montrant ses dents blanches aussi alignées que des perles sur un collier.

Dans une gêne presque perceptible il cherchait le premier mot avec lequel il allait l’aborder mais en vain. Il fixa à nouveau, son visage à la peau naturellement lisse et probablement très douce, et ses joues rebondies mettant en valeur son petit nez retroussé.

Un mélange d’émotions l’atteignit, il est partagé entre sa timidité et l’envie d’admirer cette beauté bénie par Aphrodite.

Il est hypnotisé, à tel enseigne qu’il ne se souvient même pas par quelle étape fallait-il commencer sa livraison ou tout du moins lui proférer quelque chose d’intelligent, Il tremble, ses cordes vocales semblent frappés d’une paresse certaine. Seul ses joues et son front rouges presque écarlates démontraient son état d’un être encore en vie.

Ce mini malaise à duré un petit moment puis il se ressaisi et reprend ses esprit:
– vous vous appelez comment, demanda t-il à la fille et son visage projetait toujours cette couleur vive.
– Zahia, lui répond t-elle avec un sourire illuminé à foudroyer le dernier des cœurs résistant.
Sa main tremblante et difficilement contrôlable arrive tant bien que mal à inscrire le nom de Zahia sur le registre.

Zahia avait repéré l’état émotionnel dans lequel était plongé son interlocuteur et du coup elle fut gagnée d’une certaine empathie envers lui. Elle a décidé d’engager une discussion.

Tantôt elle parle en français tantôt elle agrémente son français avec des mots en kabyle. Le charme de ce métissage révèle toute la splendeur que cache sa voix. Une voix presque mélodieuse, conçue pour percer les entrailles des âmes récalcitrantes. Ce n’est que de l’huile sur le feu qui se rajoute sur un brasier déjà bien propagé dans le fond de Tahar. Son égarement était total!

Pendant que Zahia apposait délicatement sa signature sur le document, lui continue de scruter le moindre détails entourant cette fille.
Il remarqua sa robe kabyle soigneusement brodée mettant en évidence une silhouette bien entretenue, que seule une force divine aurait le pouvoir de dessiner.
Elle remis à Tahar le registre
Il lui tend le paquet à son tour.

Sur le point de se séparer, leurs yeux se sont croisés pour un au revoir ressemblant à un adieu.
Zahia s’apprêtait à fermer la porte derrière elle, et avant de le quitter, elle lui demanda son nom.
-Je m’appelle Tahar balbutia t-il d’un ton mêlé de stupéfaction et de gêne.
-Je suis contente de te parler lui rétorqua t-elle avec un dernier sourire de bonne facture.

Ce sourire équivaut paradoxalement à un uppercut qui met « K.O » un boxeur mal préparé au combat, le désintègre au premier round et le ring ne pouvait plus le contenir.

Quelques pas en avant, il tenta un dernier regard sur Zahia, en retournant subtilement la tête, celle ci le suivit encore d’un regard qui en dit long.

Il quitte cette maison avec un air, le moins que l’on puisse dire, très abattu.
il n’avait rien compris à cette transformation intrinsèque et à cet état dans lequel était plongé. Peu importe, mais dès ce moment il sentit une sorte d’euphorie indescriptible l’envahir soudainement, qui le ramena à ne point regretter d’avoir abandonner l’idée de rester à l’écart du monde extérieur.

L’envie de retourner une dernière fois pour taper à la porte et de voir Zahia pour une toute petite seconde, ronge son désir. Sous quel prétexte? il n’en sait rien, partir dans cet état, est un enfer certain.

Mais il n’a pas trop le choix, il devait continuer son travail.

Une fin de journée des plus bouleversantes pour Tahar, ne sachant quoi faire après cette extraordinaire émotion. Le désire de rester à Tighzert et déambuler dans les petites ruelles de ce village dans l’espoir que l’ombre de Zahia surgirait quelque part avait effleuré son esprit. quelque chose s’est transformé en lui ce jour là et a donné une signification à sa vie.
Il s’est empressé de déposer sa sacoche et de rejoindre son ami Akli qui répond toujours à l’appel, et démène toutes ses interrogations.

-j’ai quelque chose à te raconter balança t-il à son ami devant le seuil de la porte de son épicerie.

Cet après midi, Akli fait exception, ferme son épicerie pour faire quelques pas avec son ami le long d’une piste agricole établie récemment par la commune sur le versant droit du village.

S’il devait déballer tout le contenu de son cœur, ça ne serait que dans cet endroit idéal, mais pour une fois il avait envie de crier ce bonheur naissant au monde entier à qui l’entendra.

Le lendemain matin, ouvre son registre pour commencer sa journée, une inscription au côté de la signature de Zahia apparaît: 36 Rue des Braves, 42520 St-Etienne.

Kams Ouidir

Première partie

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