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Les fleurs mellifères par Rezki Rabia

Les fleurs mellifères par Rezki Rabia

La parution d’un nouveau livre est comparable à la naissance d’un enfant. L’acte d’enfanter et celui d’écrire ont, pour commune origine, le désir de créer. De même que le bébé ne voit le jour qu’après une longue période de gestation, le livre nécessite de longs mois d’élaboration avant de paraître. L’enfant suscite la curiosité du cercle familial qu’il élargit, le livre l’intérêt du lecteur. Quand le couple concepteur est beau, on se penche sur le berceau avec l’assurance de découvrir un beau bébé, si l’auteur a la réputation d’avoir une belle plume, on s’offre son livre sans craindre la déception. Quand la famille et les amis ont la certitude que le nouveau-né, fille ou garçon, est le fruit de l’amour, ils l’accueillent et fêtent son arrivée dans l’allégresse. Il en est de même pour l’œuvre d’un écrivain ; quand il est établi que l’auteur met tout son cœur dans la création ou la composition de ses œuvres, on accueille avec bonheur l’arrivée de son nouveau livre quel que soit son genre littéraire. Enfin et pour finir avec la comparaison de ces deux événements que sont la naissance et la parution, la forme et le fond d’un livre peuvent être assimilés à la beauté et à la bonne santé d’un bébé. Ni la beauté sans la santé ni la forme sans le fond ne peuvent nous procurer un bonheur complet. Le recueil a-t-il été écrit avec amour ? Si l’on connaît le plaisir que prend l’auteur à déclamer ses poèmes partout où il est invité, on ne peut douter que la beauté fulgurante de sa poésie doive beaucoup à l’amour de sa muse.

L’auteur des « Fleurs mellifères » est le couple beau et sain dont on ne peut craindre qu’il enfante un monstre. La postface du recueil énumère les figures de style convoquées pour assurer une belle esthétique au recueil, de même qu’elle mentionne les principaux thèmes abordés. Dans Les fleurs mellifères, la belle forme nous est donnée à travers les moyens de la langue auxquels la poésie fait appel pour séduire. Pour le fond, le poète s’interdit la futilité et l’insignifiance, comme à son habitude, et ne déroge pas à ses thèmes de prédilection. L’amour, la mort, l’exil, la subversion contre la tyrannie, la défense de la femme et la revendication de son identité culturelle demeurent ses sujets favoris.

On ne trouvera pas la douceur suggérée par le titre du recueil dans tous les poèmes du recueil. Le poète ne trempe pas sa plume dans une encre mielleuse quand il dénonce les violences faites aux femmes par les forces obscurantistes ou la barbarie avec laquelle les tyrans maltraitent les militants de la liberté et de la démocratie. Son engagement à combattre les faiseurs de malheurs serait inefficace si les pointes de ses mots étaient en guimauve. Il est amer devant l’injustice faite aux faibles, d’où qu’elle vienne, comme il l’est amer quand il évoque ses déceptions et ses désillusions. Mais cette amertume n’est pas de celles qui dégoûtent du combat et installent la résignation dans les cœurs. Bien au contraire, le poète rêve de transformer son fiel en miel par la réalisation du meilleur avenir assignée à sa poésie. Les poètes engagés ont tous la prétention de détenir le sésame qui ouvre le futur à la douceur tout en enfermant l’âpreté dégoûtante du passé et du présent dans les oubliettes où la résilience enferme les traumatismes et les souvenirs douloureux. Rezki Rabia ne fait pas exception. Convaincu que les émeutes et les subversions ont pour origines des mots souffleurs de vents de révoltes, Il lance ses poèmes et ses tags comme on lance des appels à la guerre contre de cruels ennemis. Et les ennemis à combattre sont multiples et coriaces. Des mœurs pesantes de la société qu’il faut réformer et adoucir aux nouveaux bigots dont le principal loisir consiste à dresser les hommes contre les femmes en se référant à des lois anachroniques, sans oublier les empoisonneurs de vie professionnels que sont les gouvernants véreux et leurs caporaux, les champs de bataille sont nombreux. Qu’il écrive dans sa langue maternelle ou dans celle de sa scolarité, sa poésie se veut donneuse de gifles, des gifles pour réveiller les consciences endormies afin qu’à leurs tours, elles donnent des coups assommants à leurs puissants persécuteurs. Comme un gamin chétif narguant et défiant de loin un garçon plus fort que lui, le poète menace le tyran et brave sa puissance avec l’espoir d’enrôler des bataillons à sa cause. « Vous le saurez bientôt » fait partie des poèmes adressés aux despotes : «…Nous sommes combien à préparer la fin de votre règne ? Des centaines, des milliers peut-être des millions. Vous le saurez bientôt ».

La fibre humaniste du poète grince et son cœur lacéré saigne devant le drame des migrants engloutis par la mer. Dans « Poème à quatre mains », il déplore que la mer ne sache pas chanter des chants funèbres à la mémoire des naufragés. Il regrette que le sable ne sache pas construire et élever des stèles à la mémoire des corps non désirés.

« …Si le vent savait naviguer, il aurait gonflé les voiles de ces embarcations de fortune pour accompagner ces enfants suicidés mais le vent ne sait pas naviguer. Alors le soir, quand ces parvenus l’ont muselé pour que ses grondements ne s’unissent plus aux cris, aux pleurs de toutes ces mères, il m’arrive de l’entendre blasphémer. C’est parce que le vent ne sait pas naviguer qu’il tente tant bien que mal de sécher ces torrents de larmes. Parfois dans le silence de la nuit, je l’entends hurler. Mais ni la mer, ni le sable ni le vent ne peuvent ressusciter ces enfants que le monde a vomis ».

On retrouve le poète militant féministe dans « Point de paradis sous mes pieds ». Ce poème est composé à partir d’une supposée communication du prophète de l’Islam qui proclame que le paradis est sous les pieds des mères. Bien que son indice de véracité soit faible et que certains commentateurs la déclarent inventée, les défenseurs de l’Islam citent souvent cette communication, parmi d’autres, lorsque leur religion est accusée de misogynie. Ce poème est un hommage aux femmes courageuses qui résistent à l’oppression des bigots. « …Non, il n’y a point de paradis sous mes pieds En filigrane de vos écrits Incandescence dans vos récits Jasmin dans vos nuits Quand je fais le silence MIEN Simple utérus Consigne dans une gare Objet renouvelable Quand je fais la parole MIENNE Non il n’y point de paradis sous mes pieds ».

L’exil fait partie des thèmes favoris du poète. Si l’expatriation est un malheur déchirant pour toute personne forcée de quitter son environnement originel, elle est pour un poète un terrible drame qui le rend à jamais inconsolable. Le poète ne perd pas seulement sa famille, ses amis et ses repères spatio-temporels mais à ces pertes, communes à tous les exilés, s’ajoute la perte des couleurs, des senteurs, de la lumière, des saisons, des sensations, si différentes dans d’autres contrées, si insignifiantes pour l’exilé lambda, si indispensables au poète. Et puis il y a la question angoissante : la muse sera-t-elle du voyage ? Acceptera-t-elle d’inspirer dans un autre décor ? Dans « Nos valises » le poète exprime son désarroi à l’instant du départ. L’abandon des siens suscite en lui un sentiment de culpabilité : « Quelques caresses coupables, Un baiser volé, Tout le reste n’est que désarroi. Voyage infini, mes pieds portent encore les traces d’une terre rouge, Rouge comme ma colère d’avoir perdu mon alphabet, Mes tatouages et les chants qui m’ont jadis bercé ». A la fin du poème, en allégorie de la lumière superflue dans une société atteinte de cécité, le poète exprime son sentiment d’inutilité et donne la raison du départ en exil : « Ils étaient des millions à taper des mains, à taper des pieds pour que l’obscurité s’installe. A quoi bon la lumière ? La cécité est générale ». Bonne lecture à toutes et à tous.

A.

Source : kabyles.net

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