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Les institutions kabyles entre la tradition et la tentation moderniste

Les institutions kabyles entre la tradition et la tentation moderniste

Depuis des décennies, nous et d’autres avant nous, ne cessons de parler de la Kabylie sans jamais savoir s’il s’agit d’un contenant ou d’un contenu. Un contenant dans quel contenu ou un contenant pour quel contenu.

Qu’il s’agisse de l’un ou de l’autre ou des deux à la fois, force est de reconnaitre qu’à ce jour le compte n’y est pas. Il manquait cette prouesse nécessaire à la conception d’une alchimie entre les deux concepts afin qu’ils s’emboitent l’un dans l’autre.

C’est depuis la fameuse crise dite berbériste de la fin des années 40 que nous sommes à la recherche de cette Kabylie avec ses valeurs, son peuple et tout ce qui la fonde, sans vraiment y parvenir alors qu’elle si proche nous. C’est parce que les voies empruntées sont, souvent, détournées au lieu de s’en rapprocher, ce pourquoi nous ne faisons que nous en éloigner.

Des villages Républiques.

La Kabylie en tant qu’ensemble homogène n’a pas d’existence formelle, dès lors qu’il n’y a point de présence d’une structure fédérative et permanente avec ses instruments institutionnels divers. Sa seule réalité se trouve au sein des villages et bourgs qui la composent. Pour autant le sentiment d’appartenir à un même espace et l’aspiration à un aveniren commun sont omniprésents chez les citoyens de ces villages ; même en l’absence d’une structure supra village avec des instruments d’exercice d’une puissance pour structurer et organiser les rapports entre ces entités des villageoises.

Ces villages sont jaloux, chacun dans ce qui lui est reconnu par ces pairs, c’est-à-dire son indépendance vis-à-vis de ses voisins. Solidaires dans les épreuves face au danger extérieur, aucun d’eux n’a le droit de s’immiscer dans les affaires intérieures de l’autre. C’est une sorte de fédéralisme avant l’heure. Cette réalité (fédéralisme) est illustrée, notamment, dans la sanction de bannissement pour un crime de sang affligé à un des citoyens d’un autre village. Il est de tradition qu’un village voisin ou non lui assure la protection contre les représailles qui pourront être exercées contre lui et ses proches. C’est ce qui s’appelle « Aanaya »ou le droit d’asile. Ce principe annihile ce que des pays tentent, aujourd’hui, d’imposer au niveau mondial et qui s’appelle le droit de suite contre un quelconque responsable ou groupe reconnus coupable d’exaction à l’égard d’autrui.

De l’organisation d’un village

Le village est donc la cellule de base qui constitue la matrice de ce qu’on appelle la Kabylie. Par leur indépendance les uns des autres et, en même temps, par le resserrement des liens entre eux, les villages ont pu et su assurer à la Kabylie comme mythe et réalité sa permanence à travers des siècles.

Le village est constitué d’un ensemble de familles qui, elles-mêmes, forment un autre conglomérat qui s’appelle « Adrum » qui est désigné dans d’autres région par le nom de « Taxeṛṛuvt ». Ce sont donc « Iderma » pluriel d’ « «Adrum » qui forment le village lequel village fonctionne sous l’autorité de « Tajmaat » qu’on pourrait assimiler, à la fois, à une sorte d’assemblée (légiférante) et à un gouvernement qui dirige les affaires du village. Ce double organe puise sa légitimité et son autorité de la volonté des citoyens qui charge les responsables ainsi désignés de se soumettre aux attentes des citoyens dont ils reçoivent les directives. Aucune initiative n’est prise par le fait des dirigeants, bien au contraire ! Leurs missions sont celles d’exécutants et de rien d’autre.

L’équipe dirigeante.

A la tête du village est nommé un groupe de personnes, censés incarner les volontés de leurs citoyens et les concrétiser pour le maintien de la cohésion et la stabilité de l’ordre public. Une vaste mission quand on sait que cette équipe ne dispose pas d’instruments de contraintes comme c’est le cas des Etats que nous connaissons. Pas de lois écrites, pas de forces de police à mobiliser contre tout manquement aux règles communes en vigueur et pas de tribunaux pour juger des sanctions à infliger à chacun des contrevenants éventuels à cette loi qui n’est écrite dans aucun code.

Pour revenir à l’équipe dirigeante, celle-ci est composée d’un Lamine (l’homme de confiance) et de ces adjoints appelés « Ṭṭeman » au pluriel et «Ṭṭamen » au singulier, qu’on pourrait traduire par le qualificatif de garant. Le premier (lamine) représente le village et ses populations. On pourrait le qualifier d’homme de synthèse. Peu importe la famille ou adrum auxquels il appartient. L’important et qu’il requiert des qualités de sagesse, de charisme et d’autorité, d’honnêteté et dévouement à la mission qui lui est confiée. En un mot il doit réunir toutes les caractéristiques de l’homme de la situation à même d’imposer la volonté de la majorité de la population.Un détail qui a son importance. Le Ṭṭamen n’est pas l’auteur des décisions à prendre. Il a juste la charge de les faire appliquer. C’est l’assemblée du village qui les initie après avoir été débattues pas la population et être parvenue à un consensus général.

Quand aux Ṭṭeman, ils sont là pour suppléer lamine. Cependant leur rôle est plus important qu’il puisse y paraitre. Dans la réalité ils forment l’élément stabilisateur de cette cohésion entre les citoyens. Leur titre de Ṭṭamen signifiant le garant, c’est par eux que passe la résolution des conflits qui peuvent surgir d’un instant à l’autre dans la prise des décisions par l’assemblée « Tajmaat ».

Un œil avisé et un esprit alerte se rendra compte que cet attachement à l’indépendance et la liberté de chacun qui caractérise les rapports entre les villagesse retrouve, également,au sein du village à travers « Iderma » qui, malgré la proximité étroite des familles composant chaque « adrum », il y a toujours cette distance entre eux (Iderma) et cette liberté pour chacun d’agir comme il l’entend sans, bien entendu, empiéter sur les plates bandes des autres, tout en veillantà ne pas être à l’origine d’une quelconque fissure qui viendrait lézarder l’édifice du village qui a pour seule fondation « Nnif d lḥeṛma ak d tirrugza».

Dès lors que lamine incarne la volonté de « Tajmmaat ; dans le principe, les décisions arrêtées devraient s’imposer à tous. Mais il arrive que ces décisions n’entrainent pas, nécessairement, l’adhésion de l’ensemble des citoyens du village. C’est dans ce genre de circonstances que s’exprime le rôle efficace de Ṭṭamen qui a la charge de convaincre son camp « adrum » à l’effet de l’entrainer dans le sens dans la volonté exprimée à un instant T. C’est à lui qu’échoit la délicate mission de convaincre les siens et de les faire renter dans le rang. Ne dit-on pas dans ce contexte que chacun est garant de son camp « yel yiwen yeḍmen adrum-is ». Tels sont les consignes et les défis que dans pareilles situations le « Tamen » doit relever. Lamine n’interfère pas dans la conduite et la discipline d’un quelconque camp du village, c’est-à-dire, Adrum.

De l’autorité de Tajamaat

Comparée à d’autres institutions formelles de nos jours, Tajmaat revêt deux caractères, l’un d’essence législative et l’autre d’essence exécutive.

Chaque citoyen Kabyle sait qu’il n’existe ni constitution ni lois écrites à l’effet de gérer les affaires de la cité. Se pose, dès lors, la question du comment faire pour susciter l’adhésion de tous ou presque aux décisions prises lors d’une réunion de l’assemblée « Tajmaat » et par quels moyens contraignants ? Pourtant et au-delà de quelques conflits minimes et passagers tout fonctionne comme si Tajmaat dispose d’instruments tutélaires qu’elle impose et oppose à tous pour que les décisions prisesrencontrent l’écho nécessaire sur le terrain. Sans aucune force de contrainte (police, armée et tribunaux) cette puissance de Tajmaat est une réalité qui est vécue quotidiennement sur le terrain. Et c’est là que réside le miracle ou le génie de cette société Kabyle qui arrive, sans aucune puissance contraignantecontre ses populations, à imposer un mode de gestion des affaires de la cité.

Et la question qui se pose est de savoir où se cache ce ciment d’unité et de cohésion entre ses citoyens pendant que d’autres sociétés qui disposent de moyens institutionnels multiples peinent à le faire ?

Certes, le champ opératoire et les acteurs en présence ne revêtent pas une étendue surdimensionnée pour que cette cohabitation soit des plus périlleuses. A l’inverse une telle configuration reproduite à l’échelle du pays Kabyle mérite d’être regardée à la loupe et faire l’objet d’études multiples, au moins, dans la perspective de l’avènement de cet Etat Kabyle et de la réussite de sa mise en place.

Il reste tout un trésor de connaissances enfoui à mettre à jour pour comprendre cette société Kabyle sur la base duquel il est nécessaire d’appréhender la Kabylie de demain.
Beaucoup de tentatives ont été menées pour parvenir à une rénovation de cette société Kabyle, mais force est de constater que malgré un certains nombre de succès réalisés depuis, notamment, les tragiques événements du printemps noir de 2001, les approches et les voies empruntées restent éloignées de cette matrice socio politique kabyle.
De 1980 au printemps noir 2001, tout ce qui est mis en place n’avait pour unique résultat la désagrégation de l’élément kabylequi a été dilué dans ce mythe amazigh. L’avènement de ce qui convenu d’appeler l’ouverture politique de la fin des années 80 et début 90 a désintégré un peu plus cet ensemble Kabyle. La présence de eux partis politiques à ancrage régional a exacerbé les dissensions entre les populations Kabyles, pourtant très jalouses de leur sentiment d’appartenance à un même destin. C’est ainsi que même le mouvement qui a tant porté les revendications culturelles berbères (kabyles) s’est vu désintégré sur l’autel des ambitions des uns et des autres (quid MCB-commissions nationales, MCB- coordination nations nationale et pour en finir MCB-rassemblement national).

L’expérience de Laaṛac durant les années 2000, au-delà de l’échec qui l’a sanctionnée, doit nous interpeller et inspirer à plus d’un titre. En effet, durant trois ans au moins, la Kabylie a parlé d’une seule voie. Bien plus, elle réussi par la volonté des siens, leur conscience d’eux-mêmes et de leur force quand lorsqu’ils sont unis, a relevé tous les défis qui luisont imposés, y compris cette féroce dictature algérienne à laquelle elle faitface. La clé pour cela est la réappropriation de ses valeurs ancestrales qui doivent lui servir de ciment pour l’édification d’un socle à même et porter et consolider ses institutions de demain.

Il suffirait pour cela de comprendre une chose. L’exercice du pouvoir dans l’esprit socio politique kabyle repose sur la logique de collégialité de l’exercice du pouvoir et de son caractère horizontal. La Kabyle est fédérale et elle le restera quelles que soient les tentatives de travestissements de cette vérité.

Ahcène Belkacemi

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