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Lounes Matoub : Quelques souvenirs

Lounes Matoub  :  Quelques souvenirs

L’anniversaire de son assassinat me fait remonter quelques souvenirs que je me dois de transmettre.

Octobre 88.

L’Algérie est secouée par un séisme populaire sans précédent depuis l’indépendance. Aucun parti politique clandestin de l’époque (les plus importants étaient le PAGS, communiste, dont j’étais membre, et le FFS kabyle) n’étant en mesure d’organiser un soulèvement national de cette ampleur, je subodore immédiatement une immense manipulation de la Sécurité militaire, ou au moins d’une partie de celle-ci. Ce soulèvement qui servira de rampe de lancement au mouvement islamiste et notamment au FIS, donne l’illusion d’une sorte de ‘’printemps démocratique arabe’’ puisqu’il débouchera sur une constitution et un régime, en apparence, pluraliste et une presse ‘’indépendante’’. Des Comités populaires naissent un peu partout qui seront très vite balayés par le pouvoir et les islamistes.

C’est dans ces premiers jours de révolte que Lounes est arrêté, sur la route en Kabylie, par la gendarmerie. Sa voiture est bourrée de tracts, ce qui autorise les gendarmes, sans doute informés, à lui tirer dessus à bout portant. Grièvement blessé surtout aux membres inférieurs (volonté de le marquer à vie sans le tuer cette fois) il est transporté à l’hôpital de Aṣqif n Ṭmana (Aïn El Hammam en arabe, Michelet du temps de la France).

La presse du parti unique ne dit pas un mot de cet événement et sa sœur Malika, du même parti que moi, sans que nous le sachions, arrive affolée à Alger, persuadée que son frère sera achevé dans cet hôpital. Il faut donc l’en sortir au plus vite. Je contacte un ami chirurgien, le Dr Merad qui exerce à la Clinique des Orangers (non privatisée à cette époque), lequel accepte courageusement de le prendre en charge, tout en étant conscient qu’Hyppocrate ne lui sera pas d’un grand secours.

Quelques jours passent et la presse n’en ayant toujours pas dit un mot, il devient urgent de faire connaitre l’information, seule manière de protéger un tant soit peu Lounes. A l’époque, j’étais l’un des principaux animateurs du R.A.I.S (Rassemblement des Artistes, Intellectuels et Scientifiques) mouvement non-clandestin, qui existait depuis 6 ans sans la moindre autorisation, bien sûr pénétré par les agents de la sécurité militaire, mais leur échappant malgré tout, de par son fonctionnement original : pas de chef, et les décisions se prennent au consensus, directement après discussion entre les présents.

Nous décidons alors de recueillir le témoignage de Lounes et de le publier. Je me rends à la Clinique des Orangers avec un collègue cinéaste kabyle que je respecte, Ali Mouzaoui. C’était la première fois que je rencontrai Lounes mais le moment n’est pas aux effusions, car nous ne savions pas ce qui se passerait quand on sortirait de la Clinique. Impossible cependant de ne pas être accroché par sa tronche et sa tignasse rebelles. Nous prions Lounes, même si cela lui est désagréable, malgré les douleurs qui l’assaillent et le doute qu’il puisse remarcher, de nous dire ce qui s’est passé de manière chronologique. Il y consent et nous écrivons au fur et à mesure. Le lendemain tout Alger est inondé de nos tracts, et bien au-delà, puisque nous avions des cheminots dans nos réseaux de soutien. Ce qui obligera El Moujahid (ou Horizon ?) de donner enfin l’information, évidemment à sa manière, biaisée.

1er Novembre 1989, Enterrement de Kateb Yacine à Alger.

Qui n’y a pas assisté pourra difficilement imaginer ce qu’il fut : un concentré de douleur, de colère, de révolte libertaire et de poésie, où contrairement à la tradition, hommes et femmes se mêlèrent pour le dernier adieu. Les membres du gouvernement Hamrouche furent priés de ne pas s’approcher. Idem pour l’Unique, comme on appelait la TV. Et je crois bien que je fus le seul à pouvoir filmer avec une petite caméra que l’on venait de me prêter, ne pouvant réprimer mes secousses lorsque l’on mit en terre celui qui avait été mon voisin et ami. Et l’un de ceux qui jeta la dernière pelletée de terre fut justement Lounes, en djellaba blanche, et ceci malgré ses béquilles dont il ne pouvait encore se passer une année exactement après l’agression délibérée de la gendarmerie nationale sur sa personne. A cet instant d’ailleurs, se superposèrent en moi les deux visages, de Yacine et de Lounes : ils se ressemblaient vraiment, comme deux frères.

Fin Juin 1994. ‘’On est tous des Boudiaf !’’

Bénéficiant d’une protection policière, qui n’était pas au-dessus de tout soupçon, suite au ciblage de quelques-uns du Comité Tahar Djaout que nous venions de constituer début Juin 93, à la suite de l’assassinat d’un des plus grands écrivains, lui aussi kabyle, j’avais été obligé de quitter l’Algérie fin Juin 1993. Arrivé à Paris, je constatai avec stupéfaction que la gauche française et ses médias, le Monde, Libé, et le Nouvel Obs principalement, refusaient de soutenir les intellectuels algériens en train de se faire descendre les uns derrière les autres. On les y traitaient de ‘’suppôts du pouvoir’’, et l’on y exhibait une compassion nauséeuse pour les islamistes !

J’écris donc un scénario pour tenter d’expliquer : refus des chaines françaises. Comprenant que je n’arriverai pas à percer le politiquement correct, je renonce à expliquer pour m’en tenir uniquement aux faits : la résistance citoyenne face à l’islamisme assassin. Et en Juin-Juillet 1994, je reviens au plus fort du terrorisme islamiste, et j’arrive à faire entrer une caméra incognito. Je filme durant trois semaines, ne restant jamais plus de trois jours dans une ville, et ne circulant qu’en avion dont je prenais les billets au dernier moment, à l’aéroport même. J’avais décidé d’éviter Alger où j’étais trop connu, mais la nouvelle me parvint que le 29 juin aurait lieu une marche en hommage à Boudiaf, le seul Président de l’Algérie qui fut aimé et pour cette raison assassiné, par ceux-là mêmes qui l’avaient supplié de quitter son exil marocain pour combler et relégitimer un pouvoir vacant suite à la démission, forcée, du président Chadli.

Je suis donc là, au milieu des quelques milliers de ‘’démocrates’’ qui viennent de démarrer, protégé par une amie que je viens de rencontrer et qui a commencé par m’engueuler. Je la charge d’être mes yeux arrières. Il y a d’ailleurs beaucoup de femmes, peut-être plus que d’hommes. Tout en filmant, j’aperçois Lounes, dont j’essaie de m’approcher pour mieux le cadrer, quand deux explosions suivies de coups de feu créent la panique. On court dans tous les sens, ou l’on se couche au sol. Des hommes en civils, révolvers ou mitraillettes au poing vont et viennent. J’essaie de dissimuler ma caméra. On charge dans des voitures des personnes ensanglantées.

Et puis, peu à peu les gens reviennent, se regroupent comme au départ, échangent les informations glanées, se questionnent, y aurait-il eu des morts ?, et, miracle, se remettent à marcher sur cette grande avenue qui monte assez abruptement en criant avec encore plus de force qu’au début, et un très fort accent kabyle, ‘’Nous sommes tous des Boudiaf !’’. Inoubliable moment ! L’amie prend mes cassettes filmées et disparait. Le lendemain, les cassettes seront à Paris.

Le lendemain aussi on saura par la presse qu’il n’y a eu que des blessés parmi lesquels Lounes n’était heureusement pas, et que les bombes avaient été enterrées au milieu de la rangée de fleurs qui séparait les deux sens de l’avenue, sans doute durant la nuit, alors que le parcours de la manifestation, autorisée, aurait dû être sécurisé dès la veille. ‘’Négligence’’ criminelle visant à refroidir les ardeurs ‘’démocrates’’….

Ne connaissant pas à l’époque le livre de Camus qui regroupe ses écrits sur la guerre d’Algérie, j’intitulai ce film ‘’Chroniques Algériennes’’ qui passera sur Canal Plus mais qui sera à nouveau refusé par toutes les autres chaines françaises, pourtant privées d’images sur l’Algérie, suite aux dangers encourus par les journalistes.

Septembre 1994, Pris en otage par le GIA.

Loin de moi de vouloir déresponsabiliser le GIA (Groupes islamiques armés), qui selon certains, n’auraient été que des marionnettes du pouvoir, l’ISIS / Daech aujourd’hui est bien une réalité. Ceci cependant n’exclut pas que tel ou tel groupe ait été manipulé. Et en ce qui concerne Lounes, il y avait un tel acharnement du pouvoir contre lui, qu’il est difficile de réprimer quelques doutes. Toujours est-il qu’après avoir été enlevé et séquestré durant 3 semaines il fut finalement libéré, et la formidable protestation de la jeunesse kabyle y fut sans doute pour quelque chose. Je ne me souviens plus exactement des premières paroles de Lounes après sa libération, mais elles furent celle d’une victime du syndrome de Stockholm : il dit beaucoup de bien de ses ravisseurs. J’eus donc quelques inquiétudes pour sa santé morale mais elles furent de brève durée. Entourés par les siens, c’est à dire sa famille et son peuple, il récupéra vite et à nouveau il redevint le chanteur rugueux et subversif qui ne mâchait pas ses vers. Et encore moins ses tirades politiques. Ouf !

Mais quand quelques années plus tard, j’appris très confidentiellement qu’il venait d’enregistrer à Paris son dernier album qui recelait ‘’une bombe’’ – le détournement de l’hymne national algérien, ‘’Kassaman’’, où sur la même mélodie, d’autres mots étaient chantés par Lounes, par exemple dans le refrain ’’Trahisons’’ au lieu de ‘’Nous jurons’’, et qu’il allait retourner en Kabylie pour présenter cet album, je me dis : il est fou !

Assassiné le 25 juin 1998.

Depuis le mois de Mars de cette année-là et ce durant une année j’avais tourné un film tout au long d’un long voyage en France, qu’à l’époque je considérais comme une terre d’exil. C’est dans ce film, ‘’Algéries, mes fantômes’’, que pour la première fois j’osais évoquer certains thèmes tabous, qui plus développés dans mon dernier film, Algéries, histoires à ne pas dire, lui vaudront d’être interdit en Algérie en 2007, et feront enrager la ministre de la culture de l’époque, Khalida Toumi, mais aussi beaucoup de mes anciens amis et ‘’camarades’’…

Avec ‘’Algéries, mes fantômes’’, je tentais de recoller tous les morceaux d’une Algérie que j’avais rêvée multiethnique, et qui s’étaient trouvés projetés en France à différents moments, et notamment ces deux groupes ethniques auxquels j’appartenais, juif par ma mère et pied-noir par mon père….Toujours est-il que durant cette année 98-99, allant d’une ville à l’autre avec ma caméra et mon sac à dos, je venais à peine de faire une pause à Paris quand la nouvelle tomba : toujours sur une route de Kabylie, sa voiture avait été arrosée par une centaine de balles. Cette fois on ne l’avait pas raté, fut ma première pensée.

Le lendemain, alors qu’on l’enterrait dans son village natal Taourirt Moussa, la Place de la République à Paris débordait de toute part. Le peuple kabyle, avec ses amis, était là, consterné. Au milieu des femmes en habits multicolores, je n’avais jamais vu autant d’hommes de tous âges pleurer. Sur la scène dominée par un immense portrait de Lounes, avec ce si beau visage si ressemblant à celui de Yacine, Malika Domrane chantait, fustigeait, priait, pleurait, chantait et haranguait à nouveau, se démenant si dangereusement que deux hommes arrivaient à grand peine à la ceinturer.

Et au bas de la scène des milliers de fleurs et des centaines de bougies de toutes couleurs gardant leur flamme, même quand la cire avait fondue… Ce peuple qui savait déjà par cœur le chant qui avait valu la mort à son chantre entonna alors l’hymne interdit, deux doigts tendus au bout du poing levé. Qu’il est difficile de filmer lorsqu’il faut réprimer ses propres émotions… N’empêche, cette séquence sera au cœur de l’un de mes films préféré…

Et ce jour-là, je compris qu’à Paris comme à Taourirt Moussa et partout ailleurs dans le monde sans doute, venait de naitre dans le cœur de dizaines de milliers de Kabyles, le sentiment qu’il n’y avait plus de compromis possible et que la seule issue possible était l’indépendance.

Aujourd’hui, j’ai même la sensation d’avoir assisté, ce jour-là, à la naissance du MAK (Mouvement pour l’Autodétermination de la Kabylie).

Le 01 juillet 2016

Jean-Pierre Lledo

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