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Matoub Lounes : le verbe de la résistance

Matoub Lounes : le verbe de la résistance

Rendre hommage à un grand homme, c’est faire renaître, ne serait-ce qu’un court instant, le sacrifice de sa vie pour de nobles idéaux. Matoub Lounes chantait comme Kateb Yacine écrivait, il avait l’intellectualité plastique concentrée sur la musique, plus propice à diffuser ses idées et sa lutte.

Un hommage à sa mémoire devrait contenir la grandeur du militant qu’il fut. Conférence en présence d’écrivains et d’icônes dignes de la culture qui l’avaient connu, évocation des circonstances de son assassinat, débat autour de la Kabylie -parce qu’elle était son thème de choix- sans parti pris, témoignages, expositions de photos et peintures et après, offrir un temps à tout artiste venu interpréter une de ses chansons. C’est ainsi que son cri surgirait de manière à l’extraire des absurdités paradoxales du folklore et de l’oubli.

Mais, comme les fausses vertus se jouent sur le registre de l’imposture, elles se terminent dans le bain de l’outrecuidance. Surtout, si l’amitié évanescente se rassure de l’activité d’une larme lascive lorsque dans un fumier, cette même larme s’encense de l’entreprise obscure qui consiste, par des outrances ridicules, à privilégier son impatience de se voir incluse dans le Gotha recensant les nobles avec sous la manche des prétentiards propagandistes et interlopes.

Bannir Matoub Lounès de toutes virtuosités intellectuelles et le justifier par la danse dans un besoin de complexité c’est rendre grâce à la tyrannie des maux crocheteurs des moindres ricochets de son combat. L’acharnement dans la consécration de la bêtise reprend dans la pitoyable croyance des chenapans à faire impudemment de la mémoire du rebelle un festin de charognes.

Un grand merci à Sabrina Abchiche et ses amis qui avaient organisé gratuitement dimanche à Stalingrad un hommage au rebelle, ailleurs, on était loin du scrupule.

D’après vous, la lumière sur l’Assassinat de Matoub Lounes ciblerait qui précisément ? Le régime algérien ? Les Islamistes ? Les amitiés conjoncturelles du chanteur ? Les privilégiés de l’ADN ? Les avantagés de la biologie ? Les chanceux du collage administratif ? Ou alors tout ce bon monde en même temps ? Et si l’on commençait par dire, chiche.

Djaffar Ben.

Matoub Lounes : la ligne continue de la résistance.

La lettre ouverte aux… était son dernier album, son dernier cri. Il est resté des mois durant associé à l’alternance du jour et de la nuit. Son écho retentissait à chaque instant comme un coup de feu dans les foyers, les transports publics, les cafés, les bistros. Non seulement les cœurs et les consciences mais aussi les abysses terrestres et les profondeurs du ciel avaient reçu les ondes de la sévère homélie du poète.

La lettre ouverte aux… est une chanson longue et éloquente, ce qui n’était pas vraiment inattendu puisqu’il s’agit de confession, de leçon. Le début est un intéressant documentaire sur les protagonistes du drame, d’abord sur bêtise du gouvernement et sa composante hétéroclite, ensuite sur le carnaval religieux dans lequel couvaient les périlleuses clowneries des islamistes égocentriques. Arabistes et islamistes qui se manipulent tantôt se coudoient tantôt s’entrechoquent en pertes et profits. La suite décrit la nature fourbe de l’état avec le ricochet des articles 2 et 3 de la constitution qui attendent de vous voir survivre à la folie meurtrière islamiste pour vous spécifier votre statut d’infra citoyen.

Un piège qui vous guette et attend de vous faire culbuter 14 siècles en arrière. Un piège qui n’altère en rien la fermeté des opinions du rebelle. Substituer l’Algérie à une langue et une religion est profondément réductrice et réactionnaire. Alors lui, pour tamazight, il se rebelle aujourd’hui encore, cinq ans après sa mort.  » Rebelle « , c’est dans la fougue de sa tumultueuse jeunesse que ce qualificatif lui était promis, devenu aujourd’hui son patronyme. L’engagement lui était imposé comme une fulgurance.

Riche en admirateurs, il avait balayé l’argument opportuniste qui importait aux politiques véreux de s’accaparer de la fameuse devise des courtiers de Wall Street  » : Sois aimable avec tout le monde jusqu’à ce que tu gagnes un million de dollars, après c’est tout le monde qui sera aimable avec toi « .

Matoub faisait la guerre parce qu’il avait des ennemis, il avait des ennemis parce qu’il avait des principes. L’amazighité dans son souffle n’était pas issue d’une corrélation géographique de fortune ou de hasard, il était né Kabyle, de ce fils d’Amazigh né contre Rome.

La lettre ouverte aux connards, aux dévots ladres, aux Néron qui ne s’investissent que sous l’éclat des feux nous offre le miel d’une beauté musicale qui se laisse aller aux aveux, lacérée par tant de déboires sentimentaux. Le mendole, interlocuteur en qui il trouvait approbation et refuge le mettait à l’abri des griefs de l’illusion quand tourbillonnait dans d’émouvantes norias le souvenir de l’aimée. Le visage de l’aimée nous aide à faire reculer la langueur de l’ébène et l’obscurité que provoque la folie politique. Le souvenir de l’être cher parvient à vaincre nos défiances, il nous procure quelques instants de bonheur. Son dernier appel reflète son époque, ses contradictions et ses mouvements, il trahit son âme saturée de souffrances et d’inquiétudes, tant de déchirements qu’il partage avec ses semblables.

Lounès Matoub a été assassiné, des mutants lui avaient ôté la vie, sa tache absoute de haine fût violée ; le renoncement, la démission, les trahisons et la falsification le condamnent à nous revenir inopportunément comme un apatride dans les insolences groupées des folles ambitions des hommes.

Matoub a laissé sa force dans la mémoire de ceux qui l’ont connu le temps d’un spectacle. Lors d’un gala à la salle Atlas, un cafetier de la rue Tanger, un quartier d’Alger centre lui a été présenté. Il se prénomme Nacerdine. Il est aimé et affublé d’un sobriquet  » Sardina  » Quand on entend aujourd’hui Sardina l’arabophone seriner les refrains de Matoub en lui empruntant l’accent, on réalise ce qui reste vivant de la mort quand humiliée elle s’en va sans avoir réussi à tout emporter.

Les amis prescrits à Matoub après sa mort nous déroutent, à croire qu’il a vécu parmi d’étranges créatures. Dire que Lounès est mort, pour paraphraser Brel, dire qu’il est mort Lounès, dire qu’ils lui ont inventé des amis pour son enterrement.

Matoub est mort et ses expressions prennent désormais le caractère italique de la typographie quand nous les reprenons pour donner du mordant à notre combat, nous fredonnons ses airs pour donner de l’éclat à notre reconnaissance, à notre gratitude envers les martyrs, tous les martyrs de la démocratie. Sa voix accompagne la ligne continue de la résistance.

Yibbwass lemer a neddukel, idurar ad rmimzen,

Matoub est parti sans être absent, il reste parmi les bonnes volontés qui donnent un contenu fécond au mouvement citoyen. Son chant assure le renouvellement de sa consistance. Son souffle demeure porteur de couleurs d’espoir, il porte la colère des revendications légitimes et justes. Il est vraiment le verbe de la résistance.

Djaffar Benmesbah.
In Anathèmes, vérités et dérives. Publié en 2003.

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