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SALEM CHAKER : D’OÙ VIENT L’OLIVIER ?

SALEM CHAKER : D’OÙ VIENT L’OLIVIER ?

ENQUETE A PROPOS DU NOM DE L’OLIVIER : GREC OU BERBERE ?

Nous proposons au lecteur une enquête précise et passionnante d’un des plus grands spécialistes de la langue berbère, qui l’invite au voyage à travers les mots, en pays berbère. Le chemin est parfois ardu, mais le point de vue final est une illumination : et si le mot grec pour l’olivier venait du berbère ? En route…

Les deux mots de l’olivier en berbère

Si l’on exclut les formes micro-locales, spécialisées ou manifestement empruntées (notamment au sémitique : punique ou arabe), le berbère possède deux dénominations fondamentales de l’olivier-oléastre : azəmmur, « olivier » ou « oléastre » selon les régions, qui est la plus largement attestée ; et āliw/ālew, limitée au touareg et qui désigne spécifiquement une variété saharienne d’olivier sauvage.

azəmmur (zamora et zemmuri) « le fort »

L’extension du mot azəmmur (et de son féminin tazəmmurt[1]) à une très vaste aire du monde berbère – du Djebel Nefoussa en Libye à l’ensemble du Maroc – et sa grande stabilité formelle confirment son caractère très ancien. Le terme est d’ailleurs très largement répandu dans la toponymie nord-africaine (et ibérique) – souvent sous des formes arabisée : zamora, zǝmmuri… – et déjà attesté dans les sources médiévales arabes au XIe siècle (Al-Išbīlī). Au plan sémantique, on constate une distribution fort intéressante : toutes les régions méditerranéennes de l’est et du centre (de la Tripolitaine à la Kabylie), de vieille tradition oléicole, donnent à azəmmur le sens de « olivier (cultivé) », alors que les régions occidentales ou méridionales (parlers berbères de l’ouest algérien et du Maroc), où l’oléiculture est beaucoup moins importante et plus récente, lui attribuent le sens « oléastre » et empruntent à l’arabe la dénomination de l’olivier cultivé : zzitun, zzutin, zzitunǝt.

Sur le plan morphologique, le termeazəmmur présente la forme typique d’un participe passif sur une racine ZMR, qui renvoie à la notion de « pouvoir, supporter, endurer, être capable ». Cette donnée formelle donne à penser queazǝmmur est une forme qualifiante secondaire et non un lexème primitif. En sémitique, cette racine, qui se présente sous les variantes DMR / ZMR, évoque la notion de « force ». Le lien avec cette racine berbère/sémitique ZMR fonde un lien sémantique entre l’olivier et la notion de « force, résistance/endurance, capacité… » qui n’est pas sans intérêt au plan symbolique quant aux vertus attribuées à l’olivier. Incidemment cela confirmerait le caractère secondaire de la dénomination azəmmur.

2. āliw, ālew : »l’oléastre », et l’hypothèse de l’emprunt faite par Charles de Foucauld.

Le touareg, variété méridionale du berbère, possède une forme āliw, ālew, plur. āliwən qui désigne une variété d’olivier sauvage qui, d’un point de vue botanique est une sous-espèce de Olea europaea L. Il convient de souligner d’emblée que āliw, ālew/āliwən est parfaitement bien intégré aux structures morphologiques de la langue, par son schème et par son pluriel, ce qui est un indice de son ancienneté, sinon de son « indigénéité ».

Le mot présente une ressemblance nette – que Charles de Foucauld avait déjà pointée dans son monumentalDictionnaire touareg-français – avec les formes latines olea / olīua / oleum (olive, olivier, huile d’olive), emprunts anciens au grec ἐλαία [< ἐλαί(Ϝ)ᾱ, ἔλαι(Ϝ)ον].

Le grand berbérisant Emile Laoust (1920), évoquant l’importance de la culture de l’olivier pendant la période romaine, notamment en Tripolitaine, pose que le touareg ālew/āliw a été emprunté au latin. La thèse a une certaine vraisemblance vu l’isolement dialectologique de cette forme qui n’est attestée qu’en touareg et, il est établi qu’une partie au moins des actuelles populations touarègues vient de régions libyennes septentrionales, laTripolitaine (Gast, 2008 ; Ibn Khaldoûn, I). L’étymologie latine a généralement été admise par les auteurs ultérieurs, à l’exception de l’hispanisant R. Ricard qui, sur la base de la présence d’une formealéo en portugais, émet de sérieux doutes à son sujet et formule l’idée que : « il s’agirait une fois de plus du fonds de vocabulaire commun au monde méditerranéen » (1961, p. 184).

Objection : le mot latin olea et le mot grec ἐλαία [elaia] ne sont pas d’origine indo-européenne

Et, certes, l’origine latine (ou grecque) du touareg āliw, bien que plausible, doit être considérée comme une simple hypothèse − et sans doute pas comme la plus probable.

D’une part, le terme olea / ἐλαία n’est pas d’origine indo-européenne (Meillet 1975, p. 302-303). Comme l’olivier (sauvage) pousse spontanément sur le pourtour méditerranéen, on doit nécessairement admettre que les Indo-européens l’ont emprunté à une langue « méditerranéenne » – ou « égéenne » selon l’expression de Meillet – lorsqu’ils sont arrivés sur les rivages de la Méditerranée. Le terme étant déjà attesté en grec mycénien (linéaire B), i.e. au XIVesiècle avant J.-C., cela implique qu’il a été emprunté à une langue « méditerranéenne » à date très ancienne, bien antérieure à l’installation des Grecs en Cyrénaïque qui ne remonte qu’au VIIeavant J.-C. : l’hypothèse d’un emprunt par le grec au berbère dans cette région de la Libye actuelle est donc clairement à exclure. Mais d’autres possibilités restent ouvertes :

− Emprunts parallèles du grec et du berbère à une langue « méditerranéenne » non identifiée ;

− Emprunt du grec à une langue « méditerranéenne » qui, elle-même, l’aurait emprunté au berbère ;

− Enfin emprunt du grec archaïque au berbère lors de contacts antérieurs à la fondation des colonies de Cyrénaïque… Les données linguistiques, ethno- et paléobotaniques conduisent plutôt à privilégier cette dernière hypothèse.

Seconde objection, le mot kabyle pour le filaria : *wala(w)

Un filaria à  feuilles étroites, Wikicommons
Un filaria à feuilles étroites, Wikicommons

Car un élément important doit être versé au dossier : il existe des traces de āliw (ou des formes apparentées), dans d’autres dialectes berbères. Le berbérisant kabyle Boulifa (1913) avait déjà attiré l’attention dans un petit glossaire sur le nom kabyle d’un arbuste, le filaria (ou filaire :Phillyrea angustifolia L.) de la famille des Oléacées : tamətwala. Le Phillyrea angustifolia évoque l’olivier par son aspect, avec ses feuilles étroites d’un vert assez sombre, lancéolées, de 2 à 6 cm, et son feuillage persistant. Boulifa proposait d’analyser ce mot comme un composé detamət + wala, et mettait le second élément en relation avec āliw touareg. Ce découpage est tout à fait recevable et même quasiment certain car il est difficile de voir dans un tel mot berbère une forme simple ou une forme dérivée. On signalera que le domaine de la botanique est l’un de ceux où l’on rencontre le plus grand nombre de composés en berbère[2]. Le second composant, wala, pourrait bien être le correspondant kabyle de āliw touareg, dont le /ā/ initial long et non-alternant indique la présence d’une ancienne consonne initiale, sans doute la semi-consonne /w/ ou la laryngale /h/ (< *[a]wliw / *[a]hliw), et conforte le rapprochement avec le kabyle –wala et l’hypothèse d’une racine primitive commune *WLW ou (*HLW). On peut donc, sans difficultés insurmontables, au plan sémantique comme au plan formel, relier āliw touareg au très probable *wala(w) kabyle, impliqué par tamǝtwala.

Si la même racine, désignant des arbustes endémique de la même famille botanique, se retrouve en touareg et en kabyle,dialectes berbères géographiquement très éloignés l’un de l’autre, l’hypothèse d’une origine autochtone de āliw/*WLW n’est plus du tout exclue ; et par voie de conséquence, celle d’un emprunt, direct ou indirect, du grec au berbère devient une piste sérieuse, alors que l’hypothèse inverse – emprunt du berbère directement au grec par l’intermédiaire du latin – devient symétriquement très improbable.

Les contacts entre le monde grec/égéen et le monde berbère sont très anciens

On soulignera que les contacts entre le monde grec/égéen et le monde berbère sont très anciens et remontent au moins aux derniers siècles du second millénaire avant J.-C. (Camps 1985, p. 50-51) : ils sont donc à la fois très antérieurs à la fondation des colonies grecques de Cyrénaïque (VIIe siècle avant J.-C.) et compatibles avec la présence du terme en grec mycénien (XIVe avant J.-C.). Hérodote lui-même signale expressément plusieurs emprunts technologiques ou culturels faits par les Grecs aux Berbères. Et, si l’on a longtemps eu de fortes réticences à admettre l’emprunt culturel dans ce sens, c’est, comme l’écrivait fort justement G. Camps (1985, p. 50), parce que :

« Obnubilés par le génie grec nous admettons difficilement que les Libyens, ces barbares, ces « trainards maghrébins » pour reprendre une expression d’E.-F. Gautier, aient pu enseigner quoi que ce soit aux Hellènes ».

L’huile amère de l’oléastre

On en vient aussi logiquement à formuler l’idée que āliw, « oléastre » a dû précéder en berbère azǝmmur, « olivier/oléastre », forme secondaire qualifiante (un adjectif verbal), comme on l’a précisé ci-dessus.

Oléastre en Toscane, Italie, (Wikicommons)
Oléastre en Toscane, Italie, (Wikicommons)

Bien entendu la question proprement linguistique de l’origine du terme āliw ne peut être dissociée de celle, historique et ethnologique, de l’origine de la culture et de l’exploitation de l’olivier en Afrique du Nord.. Or, la paléobotanique établit à la fois l’origine africaine du genre Olea et la présence très ancienne du pollen d’Olea europaea en Afrique du Nord : depuis – 20 000, notamment en Tunisie du nord. Pour ce qui est de son exploitation et de sa culture, G. Camps, qui a consacré un long passage à l’olivier dans son Massinissa(1961, p. 87-91), considère que les Berbères pratiquaient la greffe de l’oléastre avant l’influence phénicienne et signale que, selon le témoignage explicite du pseudo-Scylax[3], « les habitants de Djerba savaient tirer de l’huile des fruits de l’oléastre ». Autrement dit, les Berbères exploitaient, au milieu du IVe siècle avant J.-C., les fruits de l’arbuste indigène non cultivé, ce qui rend finalement assez improbable l’hypothèse d’un emprunt de sa dénomination au grec, a fortiori au latin. On notera que Laoust signale que les Berbères Chleuhs du Haut-Atlas extraient encore de l’huile « amère, de peu d’usage, réservée à l’éclairage » du fruit de l’oléastre.

Plus largement, il paraît bien établi que dans toute la Méditerranée occidentale, la domestication – ou une « pré-domestication » – de l’olivier est bien antérieure à l’oléiculture antique, punique, grecque ou romaine, et s’enracine dans le Néolithique (Terral 1997). En Afrique du Nord comme dans tout le bassin occidental de la Méditerranée, l’influence punique, grecque ou romaine, a été tardive et a porté sur des aspects de techniques agronomiques, l’amélioration variétale et les techniques de production de l’huile (pressoirs), sans aucun doute aussi de stockage et de commercialisation.

Les femmes, les noces et l’olivier

Récolte d'olives, Amphore du peintre Antimènes, vers 520 av. J.C., Wikicommons
Récolte d’olives, Amphore du peintre Antimènes, vers 520 av. J.C., Wikicommons

Signalons enfin à propos de cette forme touarègue que le pluriel āliwəndésigne aussi un chant rituel du mariage :

« … L’emploi du rythme āliwən est exclusivement réservé à des vers chantés par les femmes dans certaines cérémonies des noces. Les vers, très peu nombreux et tous très anciens, composés sur ce rythme font partie du cérémonial des noces et se transmettent de génération en génération sans qu’on sache quand ni par qui ils ont été faits. Le rythme āliwən est originaire de l’Ajjer et est très ancien. […] Les femmes du campement où a lieu le mariage chantent en chœur des vers du rythme āliwən dans la matinée du jour où se fait le mariage. » (Foucauld, III, p. 1094).

Il est assez remarquable au plan symbolique que le mariage soit aussi clairement associé à l’olivier : évocation de la durabilité, de la capacité de régénérescence, de la fécondité en référence à la multiplicité des fruits produits…? Cette donnée confirme aussi l’ancienneté de l’ancrage culturel de l’olivier dans les sociétés berbères.

En conclusion, sur la base des données linguistiques berbères, confortées par les données paléobotaniques et ethnologiques, les deux dénominations fondamentales de l’oléastre et de l’olivier (āliw / azǝmmur), paraissent être à la fois autochtones et pan-berbères, la première,āliw, étant certainement la plus ancienne et le nom premier de l’oléastre (ou de la famille des oléacées).

Par voie de conséquence, la forme berbère āliw a de très sérieuses chances d’être à l’origine du grec ἐλαία [elaia]et par de-là du latin olea et de tous les avatars qui en sont issus dans une multitude de langues.

Salem Chaker

Source

Notes

[1] En berbère, pour certaines classes lexico-sémantiques (animaux, végétaux), le masculin est un générique ou collectif (azǝmmur = « l’espèce olivier », « les oliviers ») et le féminin un singulatif (tazǝmmurt = « un olivier »).

[2] Cf. Laoust 1920, p. 492-495 ; pour une approche plus globale de composition lexicale en berbère : Chaker 1984, chap. 10.

[3] « Ils font beaucoup d’huile avec le fruit de l’olive sauvage », Pseudo-Scylax,Périple, 110 (texte et trad. de E. Cougny & H. Lebègue, Paris, Renouard, 1878-1892 ; consulté sur Internet).

Orientation bibliographique

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